• Marie-Anne Lorgé

Cerises et coquelicots



Je vous apporte des nouvelles des cerises. Qui brillent comme des billes, convoitées du coup par les pies kleptomanes et qui, sinon, finiront en clafoutis. Ou en autres recettes du genre, celles-là qui font encore les choux gras de réseaux sociaux toujours hypnotisés par un confinement gourmand.

Certes, désormais, on s’aère, en tout cas, on est en mode «bienvenue dehors», et ce faisant, on déserte les casseroles, du moins chez soi, mais manger restant gravé au fronton du kit de la vraie vie, on fait une haie solidaire autour des restos – et ce n’est pas grave que les librairies soient fermées.


En même temps, il paraît que le chemin de l’amour passe par l’estomac mon grand-père me l’a rappelé cent fois, sans savoir qu’il s’agissait d’un proverbe chinois.


Où en étais-je? Ah oui! Je vous donne des nouvelles de l’été. D’abord des coquelicots. Qui avaient quelque peu disparu de nos campagnes. Et qui figurent sur toutes mes cartes postales buissonnières, «dans la lumière de l’été, au beau milieu des champs de blé». Sauf que l’histoire finit mal, et pas seulement dans la chanson de Mouloudji. C’est qu’il paraît qu’il n’y a pas lieu de se réjouir du regain du coquelicot, devenu l’ennemi du froment. De son rendement – filtrer les semences, séparer celles de l’épi de celles de la fleur rouge serait une mission impossible, aggravée par l’interdit de pesticide (dites-moi, la fable du glyphosate qui rend ses armes au laboureur et ses enfants, vous la connaissez, vous?). Mais convenons-en, le sujet n’est guère fédérateur – c’est la faute au virus, à la demande virale à laquelle les médias se bornent de répondre , pas plus que ne le sont les 25.000 personnes qui meurent chaque jour de faim sur la planète… alors que le coquelicot n’y est pour rien.


Puisqu’on en est à se nourrir, je salue le retour du poète gaumais Guy Goffette. Qui boulange. Il a rassemblé des poèmes qui traînaient dans ses vieux papiers et que, pour la cause, ils appellent «poèmes rassis», comme on le dit d’un pain plus frais, que l’on croit juste bon à jeter à la poubelle mais qui, une fois trempé dans du lait et de l’œuf, cuit ensuite à la poêle avec peu de beurre, est un pur régal baptisé Pain perdu. C’est d’ailleurs le titre que Goffette donne à son nouveau recueil, goûtu comme une madeleine de Proust tant il ravive des sensations d’enfance, tant aussi il est raccord avec notre actuelle période d’inquiétude qui, paradoxalement, a besoin de beauté.


Or, le poète, au contraire du philosophe, est précisément celui-là qui est admirateur de la beauté, cueillie tout près, sans aller plus loin que son balcon, qui dit par temps chaud que le soleil est un crieur public, que les oiseaux le vendent à la criée et qu’en échange, les hommes, tous éclopés, s’en trouvent étonnés.


Alors, voilà l’été qui étonne. Juste avant les moissons. L’air est paresseux, aussi planant qu’un papillon. Un merle chante, un martinet pousse la note, un Pouillot véloce ajoute un arpège et un couple de ramiers complète la partition. Leur ramage dessine une improbable chorégraphie, là, au-dessusdu plumage de l’arbre. Il y a l’ombre sur les pages du livre. Il y a le vent, très peu, pas assez pour chahuter le bourdonnement des abeilles. Et puis, passe le marchand de glaces, dont le carillon reprend le refrain de l’alouette – preuve que c’est elle qui fait les beaux jours, non pas l’hirondelle. Et dans le transistor, Maxime Le Forestier parle d’une maison bleue, d’une clé jetée par ceux qui y vivent et de gens qui s’y retrouvent après des années de route. Il y a des cerises sur la table. Certaines pendues aux oreilles. Comme une bonne nouvelle.

©2020 Marie-Anne Lorge

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