• Marie-Anne Lorgé

Carrousel de la vie

Dans mon jardin, tu ne peux pas en placer une, pour cause de meutes de moineaux particulièrement bavards. Du coup, apprendre que «600 millions d’oiseaux ont disparu en près de 40 ans en Europe» m’afflige. Forcément. Intensément. Sauf peut-être à me dire que les ornithologues-compteurs ont à l’évidence négligé de passer par chez moi.


Alors, ce matin, j’écoute pépier à tous les étages des arbres nus. Et la déprime ambiante s’évanouit. Y a plein de façons d’arriver à ce stade d’hébétude salvatrice, comme de suivre la devise de poète comédien hurluberlu Pierre Mathues: «il faut être un peu fou, sinon tu deviens dingue».



Vérification par l’art. Celui-là qui met le feu aux allumettes. Qui parle d’amour (dans la pièce Liliom) et de corps (dans l’expo Sticky Flames au Casino Display (photo © Sven Becker) – j’y viens juste ci-dessous. Qui aussi prétend que Tous les marins sont des chanteurs – ça, c’est le titre d’un spectacle de théâtre musical éméché, un «hymne à l’ivresse, à la liberté et aux excès» que François Morel, le célèbre fromager des Deschiens, propose le jeudi 2 décembre au Escher Theater, «réhabilitant à contre-courant une poésie joyeuse et populaire», celle des chansons marines bien salées d’Yves-Marie Le Guilvinec, un navigateur disparu en mer en 1900.


Au royaume du solfège – avec moins d’embruns… mais sans manquer de sel, ni de pieds –, j’ajoute Driwwer drënner drop, la nouvelle création de la compositrice luxembourgeoise Catherine Kontz qui invite le public à la suivre en balade dans les vieux quartiers du Grund, autour des ponts et le long de l’Alzette, ce, le 27 novembre, à 11.00h et à 14.00h, une grande promenade sonore escortée de 100 jeunes artistes de l’UGDA. Départ sur le site de neimënster. Infos: neimenster.lu


Sinon, pour la guitare qui démange, rendez-vous à la Kulturfabrik d’Esch-sur-Alzette, le 26 novembre (20.00h), pour un événement flamenco enflammé par l’immense Manuel de la Luz.



Et nous voilà à Liliom (photo ci-dessus © Antoine de Saint Phalle). Revisité de picaresque façon par Myriam Muller. Liliom, c’est ce vaurien dont Ferenc Molnár, écrivain hongrois, trace la vie et la mort dans une pièce (d’1h40) à l’allure de conte. Aussi magique dans sa forme qu’une fête foraine, microcosme singulier, daté (1909), sans rien bouder de l’atmosphère surannée, avec lumières et musique (live) à tous les étages, comme un parfum de mini Broadway.


Etages d’une scénographie insensée (inventée par Christian Klein), sorte d’échafaudage de meubles imbriqués, tables, lits et autres boîtes d’où les comédiens-musiciens s’échappent/ se dérobent – bonjour le jeu sportif ! – et qui tourne comme un manège. Comme le carrousel de la vie.


Comme dans tout conte, la tendresse et la violence – la poésie et la trivialité aussi –- traversent les mots et les personnages, dont certains poussés à la caricature, à l’exemple de Madame Muscat (Isabelle Bonillo), la patronne haute en couleur/ forte en gueule de la foire, où Liliom (Mathieu Besnard) excelle comme bonimenteur. Un fainéant grand séducteur (une sorte de version de Huck Finn, le camarade de Tom Sawyer). Bilan, Julie la «petite bonne» (touchante Sophie Mousel) tombe rapidement sous le charme. Vêtue … comme une oie blanche.


C’est alors l’engrenage des gifles et des plans foireux, mités par la misère, la frustration. Auxquels assistent Marie (Manon Raffaelli), flanquée de son amoureux (Raoul Schlechter) en pleine promotion sociale, ainsi que la photographe hébergeuse (Rhiannon Morgan), incarnant la brutalité du langage. Aussi rôde un gendarme (Valéry Plancke) qui me fait penser au Flageolet de Guignol mais costumé comme un Men in Black.


Le jour où Julie lui annonce sa grossesse, Liliom, incité par un voyou taillé comme un ramoneur (Jules Werner), participe à un braquage qui aboutit à son suicide. La pièce bascule alors... dans l’au-delà – une dimension que se disputent la mort et le fantôme, souvent explorée par Myriam Muller dans ses mises en scène. La pièce bascule donc (carrément) dans l’irréel… qui se répand dans l’espace comme un nuage de fumée de rose.


C’est un «Ciel aux airs de commissariat où les anges sont des détectives». Concédant à Liliom une seconde chance: il pourra redescendre un jour sur terre pour faire «quelque chose de beau». Et ce «beau», c’est une petite boîte à musique scintillante – une version miniature de la pièce, avec sa sublime partition musicalo-lumineuse (créée respectivement par Jorge De Moura et Renaud Ceulemans) – que Liliom offre à sa fille Louise après avoir purgé ses 13 ans de purgatoire. Sauf que Liliom… finit par gifler Louise (Clara Orban).


Comme s’il n’existait pas de rédemption par l’amour.


Sauf que devant la dépouille de Liliom, le face-à-face de deux femmes encore follement éprises, Julie et Mme Muscat pour le coup désapée de sa gouaille, une scène habitée par l’émotion et la pudeur, défend le contraire.


En fait, plutôt qu’une transposition de cette actualité brûlante qu’est la violence conjugale, voire la guerre des sexes, Liliom, dans la forme prisée par Myriam Muller, tenant du merveilleux, en tout cas aux antipodes des codes d’un théâtre didactique ou documentaire, aborde par la fresque fabuleuse la violence avec un V majuscule, celle-là qui n’en finit pas de pourrir les rapports humains, de ravager en boucle cette société dans laquelle les humains (les hommes comme les femmes) n’en finissent pas d’errer. Pauvres ou non.


C’est à voir sans modération au Grand Théâtre (Luxembourg), encore les 25 et 27 novembre, à 20.00h, ainsi que le dimanche 28/11 à 17.00h.



Les relations humaines sont aussi à l’oeuvre au Casino Display (ancien Konschthaus «beim Engel», sis rue de la Loge), espace (piloté par le Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain) dévolu, comme un laboratoire, aux travaux et recherches d’étudiants d’écoles d’arts de la Grande Région. Pour l’heure, ils sont 5 et le résultat, une expo collective intitulée Sticky Flames, en rien sulfureuse, nous parle du corps – qui «est à la fois support, moyen et producteur d’ordres sociaux» –, de forces affectives aussi, de leurs expressions corporelles soumises à des tensions et contextes, selon la sphère publique ou privée.


A géométrie variable, Sticky Flames ne privilégie étonnamment pas la technologique. En fait, la grande gagnante de cette cohabitation, c’est la peinture, figurative qui plus est. Et la photo tout autant.


La peinture dont se réclame Darja Linder (née en 1992 à Thaelmanskij, vivant à Sarrebruck) joue et se joue des stéréotypes liés à la masculinité et à la féminité. Dans Do you think I’m pretty?, série de tons acidulés, une jeune fille hyper sensuelle, en même temps que parfaite sainte-nitouche, assise oisive à une table, est absorbée par une tâche en rien domestique, à savoir: se vernir les ongles en rouge devant une grappe… de bananes.


En écho, le clin d’oeil suggestif trouve son pendant inversé dans la toile qui lui fait face, où quatre copains, moustachus et barbus, devisent en caleçon boxer devant une machine à laver, tous saisis en flagrant délit de vulnérabilité, l’un bedonnant, l’autre fumant , les autres éclusant une bière.


La beauté, c’est l’idéal qui traverse les photographies de Bruno Oliveira (né en 1993 au Portugal, vivant à Luxembourg) qui, inspiré par le clair-obscur du Caravage (croisé au Louvre), réalise de magistrales mises en scène impliquant certains de ses amis en vue de pasticher – drolatiquement parfois, mais le plus souvent de façon éminemment émouvante – les motifs, modèles et allégories (portraits et corps saints, amants, alanguis, désillusionnés, torturés…) célébrés par les maîtres italiens et espagnols (photo ci-dessus © Sven Becker).


En fait, sublime dans ses compositions, sa technicité et son esprit, la série photographique In ore gloria, qui jette un regard critique sur les présupposés hétéro normatifs fondant la peinture traditionnelle, est un regard inédit, d’une grande pudeur, sur l’intimité, la perte de confiance aussi, de la communauté gay, transgenre, travestie ou queer.


Sinon, c’est par l’installation que tout commence. Avec du rose dès l’entrée, cette (délicate) couleur qui colle comme un antédiluvien sparadrap sur le berceau des filles, et dont Alexandre Caretti s’empare faussement joyeusement pour nous inviter dans sa chambre à coucher. Toute de rose tendue, du pyjama (qu’il a cousu lui-même) aux draps et matelas, à la fois brodés d’une pêche (symbole de fécondité) et flanqués de pénis en résine, moulés en équerre.


En gros, avec Peach Boy, Alexandre «se met à explorer un nouveau trouble de sa masculinité, une peur profondément ancrée dans son corps: sa propre pénétration». Et c’est désarmant…


Infos:


Casino Display, 1 rue de la Loge, Luxembourg: Sticky Fames. Bodies.Objets et Affects, expo collectives de 5 jeunes diplômé(e) d’écoles d’art (Grande Région et Bruxelles) – Alexandre Caretti, Ksenia Khmelnitskaya, Darja Linder, Jonathan Maus et Bruno Oliveira – jusqu’au 5 décembre, jeudi de 13.00 à 21.00h, vendredi et samedi de 13.00 à 19.00h. Workshop et performance (Tania Soubry) les 4 et 5/12. Projections love and digital delusions (courts films et vidéos) à la Cinémathèque le 5/12, de 17.30 à 19.00h (drink au Casino Display dès 19.15h, entrée libre) – www.casino-display.lu

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