• Marie-Anne Lorgé

Canettes et cendriers

A la galerie Nosbaum Reding: installations d’Eric Schumacher, un observateur urbain



Le plasticien luxembourgeois Eric Schumacher – qui s’est spécialisé en sculpture et installation après des études d’art à Bruxelles à l’Ecole de Recherche Graphique – a le pied dans le gris et le cœur citoyen dans le vert: observateur urbain aussi assumé qu’affûté, capable en même temps de vivre en solitaire en forêt, Eric est intimement convaincu que le voyage n’est en rien une destination «mais un problème collectif qui renvoie à l’essentiel: la nature et le vivre ensemble». Du reste, c’est à Edimbourg qu’il réside désormais, à une heure de l’agitation de Glasgow et d’une scène écossaise qu’il taxe de frileuse, peu incline, dit-il, à exposer ce qu’il fait, une estocade conforme au personnage, aussi rock n’roll que timide.


C’est à Berlin, en résidence à la Künstlerhaus Bethanien, que l’artiste né à Esch-sur-Alzette en 1985 – déjà bien connu du public luxembourgeois et déjà remarqué/présenté dans des musées et centres d’art en Europe passera les six prochains mois (du 1er juillet au 30 décembre 2020) à peaufiner ses recherches et sa création. En attendant, actuellement, chez Nosbaum Reding Projects c’est sa première intervention dans la galerie , il expose pLzZ zA, comme une façon de décrire son temps avec un œil social et matérialiste, politique aussi. Sans toutefois bouder la salutaire distanciation qu’est l’humour.


Pour développer pLzZ zA, Eric a collecté et recyclé des objets de son atelier, des chutes d’anciens travaux et autres matériaux pauvres, y compris des bouts de fer arrachés d’un barbecue: une contrainte de travail certes liée au confinement et à son cortège d’aléas, dont l’enfermement et l’espace étriqué à partager, mais qui fait surtout écho à ses principes d’économie et de gaspillage. En fait, minimaliste, l’œuvre d’Eric charrie cette géométrie pure qui lui permet d’embarquer le spectateur sur des enjeux de société, sur notre environnement humain et architectural, mobilier urbain inclus – surtout celui qu’on ne remarque pas , sur nos comportements et notre consommation.


Concrètement, pLzZ zA regroupe des sculptures aux surfaces plates ou des formes sculpturales toutes épurées, répétées ou répétitives – référence moderniste ici, emprunt au design là, au détour en l’occurrence d’un porte-manteau mural, tubulaire et laqué blanc: autant de surfaces (bandes de papier kraft teint au brou ou lattes d’aggloméré peintes à la poudre de fer «pour ne pas faire de la vraie peinture») et autant de formes faites d’un matériau composite à base de gypse, façonnées comme des segments de bâtons, tantôt accrochés au mur comme des tableaux en 3D mais servant de cendriers, tantôt autonomes; soit, dis-je, autant de surfaces et de formes qui sont assemblées dans des objets visuellement simples mais complexes quant à leur inflexion sociale.


L’ensemble relève d’une «harmonie insaisissable» en noir et blanc, rythmée… par les contraires: monumentalité mais vulnérabilité, légèreté mais pesanteur, plein mais vide – ou ce vide plein de tout ce qui permet qu’on se projette.


Visible dès l’entrée, dans la salle face rue, une grande installation précisément composée de bandes de papier kraft dressées comme pour évoquer des barreaux – ceux de l’isolement induit par les mesures sanitaires, ceux plus existentiels, inhérents à la nature humaine , repose sur des boîtes de conserve: chaque contenant métallique, à la fois modulable et modulaire, peut être un élément architectural en même temps que parfaitement humain, c’est «l’élément basique de l’homme dans l’espace public» – a fortiori si cet homme est un SDF (un sans domicile fixe).


«J’oscille entre deux extrêmes, le luxe et la sécurité élémentaire», dit Eric Schumacher, qui, intéressé par l’architecture de masse et notre interaction, hybride la sobriété, l’élégance, l’inattendu et le sommaire. En tout cas, avec trois fois rien, il crée tout un univers. Déconcertant, toujours pertinent, jamais plombant.

Même vocabulaire dans la seconde grande salle, où Eric reprend les éléments de la première installation, dont les mêmes bandes de papier kraft qu’il réagence autrement «afin de voir comment les éléments interagissent architecturalement dans un espace défini». Si trente-six mille déclinaisons ou variations sont possibles, Eric opte, ici, pour une version «grille au sol», un marquage qui suggère graphiquement une territorialité, sauf qu’il s’agit du coup d’un territoire segmenté, habité par la division. C’est une métaphore de l’impasse du vivre ensemble, empêtré dans les barrières et frontières, dans ce qui prétend protéger pour davantage ségréguer.


Perfusé par le minimalisme, Eric Schumacher slalome dans l’histoire de l’art au travers des mailles, styles, effets, langages et approches de Tom Smith, Meyer Schapiro et Imi Knoebel. Ce qui ne l’empêche pas d’être singulier, dans sa déroutante façon d’écrire l’art dans le réel, et le réel dans l’art.

Infos:

Légende de la photo: «Joyrider», 2020. Jesmonite, pigments, polystyrene, reclaimed barbecue parts, junk metal, cans, 55 x 31 x 34 cm.

Expo. Nosbaum Reding. Gallery/ Projects, 2-4, rue Wiltheim, Luxembourg: Eric Schumacher, «pLzZ zA», jusqu’au 29 août 2020, tél.: 28.11.25-1.

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