• Marie-Anne Lorgé

Autres histoires

Dernière mise à jour : 14 mai

«Mordant la terre chaude où pousse le lilas, j’attends…» (Mallarmé). Que la nature passe au vert. Et pour l’heure, dans le trissement des premières hirondelles, on est bien dans le décor.


J’y plante des histoires.


Autant de petits cailloux blancs pour ceux qui ne craignent pas de se mettre en chemin. Il question de culture industrielle – le point d’ancrage, c’est Dudelange. Et d’histoires qui régénèrent nos imaginaires – ça, c’est le temps fort précisément baptisé «D’autres histoires», façonné dans l’esprit Remix Culture d’Esch2022. Et enfin, il est question d’un Au-delà magnifique creusé au pied d’un fort, une fortification Vauban, porte transalpine entre France et Italie: pour la cause, on prend la route pour Briançon, là où le fabuleux projet de Bruno Baltzer & Leonora Bisagno nous parle d’ «au-delà»… les frontières, les montagnes, au-delà du capitalisme aussi. Même au-delà de l’art en espace public. Et qui table sur l’histoire et la géographie du lieu, qui transite par le témoignage et qui intervient dans le paysage, qui y prend physiquement corps. La photographie documente le tout… au-delà de la technique et de l’image. Ce qu’elle raconte, sans le laisser voir, c’est l’expérience humaine qui a infusé la réalisation de AU-DELÀ, œuvre in situ, oeuvre engagée: toute l’échelle de valeurs de Baltzer & Bisagno, duo attachant... et attaché au «vivre ensemble» (à suivre ci-après).


Allez, je sème.



Voici de quoi dynamiter nos sens. Grâce à «D’autres histoires». Servies comme une folie douce deux semaines durant (photo ci-dessus: © Patrick Galbats). C’est que, oui, jusqu’au 22 mai, des artistes du monde entier – Allemagne, Angleterre, Belgique, Chicago, France, Haïti, Rwanda et bien entendu Luxembourg – débarquent pour bousculer les frontières narratives tout autant que les genres artistiques.


ça se passe où? A Esch-sur-Alzette, dans un quartier du Brill transformé en un microcosme de spectacles vivants. A l’exemple du déambulatoire Free Watt – une invitation de pure folie à nous projeter ensemble dans un avenir poétique où tout peut arriver, les 21 et 22 mai, Place du Brill – ou de Caravane – une performance au piano destinée à un·e unique spectateur/trice, logée dans un espace intime, une petite caravane, maison «loin de la maison», sur le parvis de l’Ariston, les 20, 21 et 22 mai.


Sinon, intra muros, l’Escher Theater propose Ne pas finir comme Roméo et Juliette, fable contemporaine visuelle, sensorielle et magique inspirée de la célèbre oeuvre de Shakespeare (encore le 11 mai, 20.00h) et After All Springville, où Miet Warlop imagine une maison qui expulse ses habitants comme des roquettes, «les objets volent, les corps valdinguent et tout est joliment secoué par divers fumées, fuites et sinistres délirants» (le 21 à 20.00h et le 22 mai à 17.00h), tandis qu’à la Konschthal , raccord avec l’actuelle expo Instant Comedy de Filip Markiewicz, le tapis rouge se déroule pour Ultrasocial pop, un dialogue musicalo-visuel qui interroge le lien entre culture pop et populisme (le 21 mai, à 21.30h). Infos: theatre.esch.lu et konschthal.lu.


Parallèlement, notez aussi que le projet Esch-Mars. De terres rouges en terres rouges qui aborde le sujet de la colonisation de Mars et des utopies sociétales entame sa phase 3 – dernière ligne droite avant l’exposition finale prévue dès le 8 octobre à la Konschthal.


Cette phase 3 comprend une résidence de 5 jours à la Kulturfabrik – aujourd’hui en pleine ébullition –, où six artistes de domaines différents sont invités à créer des œuvres s’appuyant sur la banque de données alimentée par les rencontres scientifiques et les débats citoyens (qui ont structuré les phases 1 et 2 du projet). Pour le coup, il s’agit d’une démarche d’expérimentation… et j’y reviendrai … en décalé.


Là, on se téléporte à Dudelange.



Le CNCI, vous connaissez?

En bref, Industriekultur-CNCI – ou Centre national de la culture industrielle –, c’est une asbl dont le but est la constitution d’un réseau de coopération qui réunit tous les acteurs engagés dans la valorisation du patrimoine industriel (en péril) au Luxembourg, et toutes les initiatives de réaffectation de friches.


On sait que l’asbl a été créée en 2019, qu’elle n’a pas encore de lieu central mais que son réseau partenaire prend forme. Et que le programme de la Capitale européenne de la culture Esch2022 est le tremplin idéal pour marquer sa présence. Bon timing, donc, pour élaborer MinettREMIX, une expo qui se déploie actuellement à Dudelange, au cœur du NeiSchmelz, nouveau quartier urbain en devenir, ce, précisément, dans le hall Fondouq.


Ledit hall Fondouq, c’est l’ancien atelier central de l’usine dudelangeoise devenu «Atelier D», l’ex quartier général du DKollektiv, collectif protéiforme dont je vous parle régulièrement, au demeurant partenaire du CNCI, qui, sur le site, œuvre à la rénovation et à la reconversion en lieu de vie du bâtiment Vestiaires-Wagonnage, ou «VeWa», à coups de chantiers citoyens participatifs: un projet aussi inédit qu’enthousiasmant nommé «DKollage», créateur d’utopies, désormais arrivé à échéance.


Le résultat fondamentalement pétri par la récup’– résultat intérieur (avec salle d’eau, labo photo, espaces dévolus aux créatifs besoins locaux) et extérieur (la géniale «Geméisbühn», cour avec bacs jardiniers, où cultiver les légumes d’une cuisine saine et collective) – se donne à voir le 14 mai, lors d’une inauguration qui promet de ne ressembler à aucune autre. Au programme, de 09.30 à 24.00h, bourse aux plantes, Bike & Ride (marché de vélos d’occasion), workshops, concert de Greg Lamy, jam session avec Luciano Pagliarini, possibilité, dès 19.30h, d’embrayer sur le «Like A jazz Machine» (festival qui investit le proche Centre culturel opderschmelz du 12 au 15 mai) et déjà, de 14.00 à 19.00h, de déambuler dans la voisine expo MinettREMIX.


Et donc, nous revoici au hall Fondouq (du reste promis à une prochaine démolition), une vitrine du CNCI qui a l’allure d’un parcours d’initiation. Où, par photos et objets interposés (photo ci-dessus: © Industriekultur-CNCI asbl), vous découvrez la région, ses histoires locales, ses paysages, leurs transformations radicales tant à travers l’industrie minière et sidérurgique que durant la reprise des friches par l’habitat et la nature, tout en télescopant les courants migratoires actuels réinterprétés (notamment photographiquement) par un retour sur l’expo mythique Retour de Babel, événement phare de la Capitale européenne de la culture 2007. Une réinterprétation baptisée Re-Retour de Babel.


Deux espaces sont impliqués, le hall d’une part et d’autre part, l’Aciérie contiguë, lieu originel d’implantation de l’inoubliable «Babel». En une enfilade d’auvents (ou petites tentes), s’y déploie un plaidoyer pour l’humain, un regard focalisé sur les vies des femmes durant l’industrialisation du Minett: «cet angle inhabituel, à peine mentionné dans le narratif économique, est présenté sous forme d’un abécédaire», personnages et thèmes défilent de A à Z, dont «a» comme «angoisse» – celle des mères et épouses en attente de leurs gars descendus au fond de la mine – ou «g», comme Germaine Damar, actrice et danseuse née en 1929 à Pétange, qui a commencé sa carrière comme acrobate pour ensuite tourner dans près de 30 films allemands, dont Le charme de Dolores en 1957.


Enfin, autour du hall Fondouq, serpente le «Minett Trail», un tronçon du nouveau sentier national qui, sur 90 kms, traverse la réserve de biosphère Minett Unesco. Le tronçon est balisé de panneaux où s’explique la genèse des fameux «Kabaisercher» (gîtes touristiques) – dont «Le Floater» en passe d’être installé sur le bassin de rétention entre le château d’eau et le Centre culturel opderschmelz , tous issus d’un concours d’architectes (OAI) et répartis sur les 11 communes rassemblées au sein du syndicat intercommunal Pro-Sud.


Le tout – où percole une furieuse priorité de recyclage et de développement durable –- est accessible (entrée gratuite) jusqu’au 31 octobre (du mercredi au dimanche de 14.00 à 19.00h), assorti d’un programme cadre, dont workshops et séminaires autour, forcément, du patrimoine industriel et de l’innovation architecturale – ce sera ainsi le cas le 13 mai, avec HallzWeNeed, s’agissant de débattre des contenus à conférer à l’édifice emblématique du site de Belval, la Halle des Soufflantes, qui abrita un autre phare de 2007, à savoir: l’expo All We Need, une tentative de nous faire prendre conscience de notre consommation abusive.


Et ce n’est pas tout. S’ajoutent des interventions artistiques. A l’exemple du projet L’heure bleue créé par Sergio Carvalho et Dimitri Mallet, hébergé sur le site de l’ancienne usine Cockerill au Ellergronn à Esch-sur-Alzette, partenaire du CNCI, tout comme l’est le Fond-de-Gras – là, c’est Mich Feinen (membre de DKollektiv, cheville ouvrière de FerroForum, concepteur de l’expo Stëmme vun der Schmelz au Pomhouse) et Caroline Koener qui commettent Huddelafatz, une expo autour de la création d’un bleu de travail contemporain, produit localement pour rendre hommage au savoir-faire artisanal: on se laisse surprendre jusqu’au 29 mai à Lasauvage, dans la Salle des pendus.


Et la liste et longue. Eh oui, le CNCI compte 17 partenaires, c’est dire l’envergure et la diversité de MinettREMIX, un territoire zébré de parcours artistico-spatio-temporels et surtout, tout un état d’esprit, en l’occurrence éco-responsable - ça devrait occuper vos beaux jours….


Pour tout savoir, un clic sur www.cnci.lu


On the road again. Point de mire: Briançon.



La ville la plus haute de France, 1.300 m au-dessus du niveau de la mer, située dans les Alpes françaises à quelques kilomètres de la frontière italienne, c‘est Briançon, et c’est là, au pied du fort, que le duo Bruno Baltzer & Leonora Bisagno a posé ses valises le temps d’une résidence artistique en 2021, afin de nourrir leur participation à l’expo collective Le Voyageur, l’Obstacle, la Grâce au Centre d’art contemporain briançonnais, en collaboration avec le FRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur.


Et pourquoi je vous en parle? Eu égard à la dimension solidaire du projet. Et déjà parce que le duo d’artistes a dernièrement été invité à présenter leur réalisation dans la foulée de l’expo Summer of’69, année de révolte, qui se tient à la Villa Vauban, encore jusqu’au 20 mai (à voir ou revoir à l’occasion des Luxembourg Museum Days ces 14 et 15 mai).


Eh quoi? Il se fait que parmi les empreintes laissées par le contestataire mouvement de l’année 69, il y a La Ligne brisée, une spectaculaire oeuvre intentée par le groupe d’artistes Collignon, Dickes, Kieffer, Lutgen, Reckinger, Weydert et Wiroth en espace public, soit: dans la vallée de la Pétrusse, classée Patrimoine mondial de l’Unesco, tout comme la forteresse de la Ville de Luxembourg transformée par Vauban en «Gibraltar du Nord». Et il se fait par ailleurs que le fort de Briançon, site majeur de Vauban, est pareillement inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité.


Voilà donc le point de départ de l’invitation faite alors à Bruno et Leonora de présenter leur projet. En une sorte de dialogue avec La ligne brisée. Sauf que.


Sauf que ce qui mobilise Bruno et Leonora – et qui explique qu’ils aient choisi d’intituler leur conférence Le monde brisé , c’est non pas de sortir le monde l’art dans la rue, mais «c’est le monde qui nous entoure, ce sont les affaires du monde. Et c’est par le geste et la pensée, participer à ce qui se passe autour de nous, c’est agir avec le sens de l’histoire et toutes les strates possibles».


Du coup, à Briançon, et la démarche vaut pour tous leurs projets, investigation méticuleuse des lieux il y a eu en amont, afin qu’au final tout porte sur des questions sociétales actuelles. En l’occurrence, «non sur une crise des migrants mais sur la crise de l’accueil aujourd’hui», sachant que Briançon, ville touristique par excellence, jadis ville garnison, ancienne route romaine utilisée par les Italiens transportant du sel, aussi lieu de passage des Juifs pendant la Seconde guerre mondiale, est devenue un lieu de frontières. C’est clair, «depuis 2016, les cols du Briançonnais sont de nouveaux lieux de transits sur les routes migratoires». Avec leur lot de clandestinité, leur lot, surtout, de traques policières, de refoulements.


En contrecoup, «dans l’idée non de faire passer les gens mais de les sauver», Briançon s’est révélé être «un théâtre de mobilisation citoyenne unique en France». Avec organisation de maraudes (opérations de secours en montagne) et création d’un Refuge solidaire. Et Bruno & Leonora de s’immerger «dans cette communauté horizontale», de discuter, de partager des repas. Autant de rencontres généreuses.


C’est ainsi, dans l’urgence d’une «réflexion sur de nouvelles pratiques pour "être ensemble"», qu’a germé AU-DELÀ, une œuvre in situ consistant en l’inscription, sur le glacis de la Cité Vauban, à l’entrée de la ville faisant face à l’Italie, du mot «au-delà» en lettres capitales de 11 x 45 m creusées à la main, à la pioche, à la brouette (photo ci-dessus). Et donc, AU-DELÀ, c’est «une inscription dans l’histoire matérielle et immatérielle de la région», c’est «agir dans le Patrimoine mondial de l’Unesco, y injecter un problème actuel, comme d’inscrire un geste qui fait écho à celui, héroïque, des montagnards.


Ce qui ne s’est pas passé sans mal, autorisation requise oblige, avec obligation aussi de ne pas parler de frontières s’agissant d’expliquer les possibles lectures d’AU-DELÀ. Ce qui n’a pas empêché l’aide de la population.


Et tout n'est pas dit. Le mot inscrit, raclé et pioché – «ça a pris dix jours» – a été ensemencé de graines de chanvre, culture patrimoniale du Briançonnais – fût-ce pour la construction des cordes, essentielles aux voiliers de Louis XIV. «Abandonnée au milieu du XXe siècle à cause des lois anti-drogue, de la production étrangère à un moindre coût et de l’apparition des fibres synthétiques, la culture du chanvre y a aujourd’hui presque entièrement disparu». Mais une résistance existe, qui s’obstine à faire revivre l’artisanat. Et AU-DELÀ y contribue à sa façon.


AU-DELÀ, c’est une action d’art, où,dans un même récit à la fois tragique et magnifique, confluent les alluvions économique, politique, sociétale, sociologique, historique et humaniste d’une région. Un territoire. Et ceux qui le font vivre. La photographie résiste, comme un marbre, quant au chanvre, allez savoir…

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