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  • Marie-Anne Lorgé

Affaires sensibles

Dernière mise à jour : 10 nov. 2023

Le Théâtre du Centaure vient de fêter ses 50 ans. De joyeuse et émouvante façon. Ouvrant sa saison anniversaire avec Le chant du cygne, une pièce en un acte d’Anton Tchekhov, une partition à deux voix, à commencer par celle de Marja-Leena Junker qui, moyennant des traits de charbon aux sourcils et en guise de moustache, entre dans la peau de Vassili Vassilievitch Svetlovidov, un acteur vieillissant («j’ai 78 ans» répète-t-il) qui, ivre, s’endort dans sa loge après avoir joué Calchas et qui se réveille au milieu de la nuit découvrant le théâtre vide, errant sur la scène tout aussi vide, décor idéal de lamentations sur sa vie et les temps glorieux de sa carrière.


A ses côtés, Nikita Ivanytch, ancien souffleur – excellent Mathieu Moro, fragile et dévoué.

Entre les deux, une complicité aussi tendre qu'inoxydable et… une séance (ostensiblement) déclamatoire où Vassili, empêtré dans ses chaussures de clown, passe en revue les tirades qui ont fait son succès. Souvenirs d’une beauté tragique, gorge nouée de chagrin, un morceau de bravoure interprété par une comédienne divinement habitée – au demeurant, Marja-Leena Junker incarnant ce Chant du cygne, il ne pouvait en être autrement…


Sur le plateau dépouillé, des giclées d’humour et d’amour, un ascenseur émotionnel. Sensiblement mis en scène par Lol Margue.

A l’affiche du Centaure – «Am Dierfgen», 4 Grand-Rue, Luxembourg – les 10, 11, 13 et 14 novembre, à 20.00h, ainsi que les 9 et 12/11 à 18.30h.


Pour le reste…

Le temps est à la châtaigne, traitée à tort de marron – dans mes plus anciens souvenirs, c’est sur la taque de la cuisinière que commençait le rituel: une fois explosé sans bogue, le fruit épluché entre deux doigts sucrait la langue de son goût doucereux – et à la noix, antioxydant de choix, riche en Oméga 3, nécessitant certes… de briser la coque (et c’est là que le manque de casse-noix vire au drame…).


Sinon, hors cuisine, le bon plan revigorant, c’est de se frotter aux artistes, à leurs exorcismes d’angoisses, à leurs regards transformistes, réenchanteurs… ou non, portés sur l’état du monde.



Et Max Coulon – artiste sculpteur strasbourgeois né en 1994, formé à l’atelier de Stephan Balkenhol – est un conjurateur/ensorceleur extraordinaire, un Geppetto du béton, qui répare des objets ruinés, façonne des créatures hybrides qui «brouillent les frontières entre le réel et l’imaginaire». Snoozed – c’est le titre de ce singulier ensemble sculptural anthropomorphe aussi attachant que troublant, matérialisation de l’étrange mythologie perso de l’artiste – est une galerie de «monuments à l’enfance», la convocation d’une sorte de monde de jouets, par essence catalyseurs d’émotions en même temps que miroirs, et caricatures, de nos sacs d’embrouilles d’adultes.


En tout cas, Snoozed est un monde silencieux, en «équilibre entre le visible et l’indicible»: boudinant comme de vraies peluches, effilochées comme de vieux vêtements d’enfant – dans lesquels Coulon a manifestement coulé son béton –, les créatures, comme dans un conte, outil intemporel, ne dorment pas, ancrées mais intranquilles, tellement prêtes à se mettre en branle, à inventer des images, promptes à réactiver un passé, des souvenirs, métaphores aussi du présent bancal, du bestiaire humain… ou de l’humain déguisé en bête (visuel ci-dessus: vue de l'expo, photo: Audrey Jonchères).


Il n’est pas interdit de penser qu’au travers des couleurs éteintes, vert-de-gris et bois de rose, qui habillent ses créatures, Coulon fasse (subtilement) allusion à un pan de l’histoire de l’Alsace, lié aux enrôlés, les «Malgré nous».


Snoozed, somnolence ou mise en garde? A la galerie Nosbaum Reding (rue Wiltheim, Luxembourg) jusqu’au 13 janvier. Infos: nosbaumreding.com


Autre invitation, qui risque de passer inaperçue, celle de Maninelkaos, artiste visuel italien d’origine sicilienne, basé à Bruxelles, aussi médiateur culturel auprès de publics dits «fragilisés», en résidence à la Kulturfabrik d’Esch jusqu’au 23 novembre, où il présente 2 expos, l’une au Ratelach – il s’agit des Architectures du Chaos, une série graphique en noir et blanc inspirée de l’environnement fascinant des «villes-mondes» –, la seconde dans la galerie Terre Rouges déflore les secrets du «khayameya», un art textile ancestral égyptien (expos accessibles jusqu’au 12 novembre). Et c’est dans ladite galerie Terre Rouges qu’une rencontre avec l’artiste est prévue le vendredi 10/11, de 18.00 à 20.00h – sorte de petit vernissage pour papoter avec lui & toi, moi, vous.


Mais quoi? Pas envie de sortir par ce temps de chien? Surtout pas au Kirchberg, quartier d’affaires en chantiers permanents? Et pourtant, par sa déambulation photographique, Christian Aschman réussit à documenter un Kirchberg inédit, voire insolite. La preuve en 92 splendides photographies, de qualité picturale, actuellement exposées au luca - Luxembourg Center for Architecture (1, rue de la Tour Jacob, Luxembourg-Clausen).


Je vous en cause un peu plus bas.



Mais incursion d’abord dans le décor de… la Luxembourg Art Week (LAW) qui, sous chapiteau(x), au Glacis, s’inaugure officiellement le vendredi 10 novembre, à 18.00h, ce qui ne l’empêche pas de déjà fourbir ses armes artistiques aujourd’hui.


Eh oui, LAW, foire internationale d’art contemporain – avec une sélection, deux sections, «Main» et «Take Off», de plus de 80 galeries établies ou émergentes –, et foire d’art pas comme les autres, déborde dans le temps et dans l’espace, avec un florilège d’événements concoctés par des institutions partenaires, soit dans l’enceinte de la foire, soit dans leurs murs spécifiques. Le mieux, du reste, pour tout savoir, ne pas perdre une miette, c’est de slalomer sur le site luxembourgartweek.lu


En tout cas, au rang de mes premiers coups de cœur, en vrac, je pointe Cheveux de Vénus, une immersive et sensorielle de Christelle Enault et François Génot, présentée (dès ce 9/11) par la galerie (messine) Octave Cowbell sur son stand (D16), parmi les exposants du programme «Take off». Et ça parle de quoi? Des attentions quotidiennes humbles et actives que requiert le vivant (visuel ci-dessus). «Apprendre à nommer les plantes, à écouter les animaux, à caresser l'écorce d'un arbre ou sentir l'odeur de la terre humide participe à l’activation des sens et des connaissances. Ces rituels nous ancrent, réparent nos corps fragiles et rétablissent les connexions perdues avec un monde magique et vital».


Aussi, il y a Café Pauline, une installation de l’artiste française Pauline-Rose Dumas, invitée à investir l’espace du café de Luxembourg Art Week avec un ensemble de nouvelles œuvres, lesquelles, précisément, prolongent «ses recherches sur l’association de sculptures en fer forgé et d’œuvres textiles».


Et puis quoi? On parle des secrets de Sotheby’s sur le marché secondaire le 09/11, à 17.15h, ce, dans l’espace Art Talk, là, où, le 10/11, il est également question de l’artiste chercheur: un pléonasme ou une figure dans l’air du temps à 14.00h, question suivie par une mise au point sur l’IA (à 15. 30h) et sur les NFT (à 17.00h). Là encore où, le 11/11, on débat sur les femmes artisanes d’art à 11.00h, et sur l’art de collectionner à 16.15h. Là enfin où, le 12/11, Ben Greber nous parle (à 15.30h) de sa Green Machine, cette extraordinaire expo qui documente/ traite de la disparition des choses, accessible actuellement à la Konschthal Esch (cfr mon précédent post).


J’ajoute que Trixi Weis propose economy class, une performance participative, une invitation faite au public à boire dans des verres coupés en deux, «une représentation du verre en temps de crise économique. Le visiteur doit faire plus d'efforts pour le tenir à l'horizontale, afin d'obtenir moins de boisson et réapprendre à apprécier la dégustation du précieux liquide» – ça ne se rate pas le 11/11, de 18.00h à 19.30h, dans le hall d’entrée de la foire. Du reste, on retrouve l’œuvre de Trixi dans l'expo collective Hors-d’œuvre qui se tient à la galerie Ratskeller au Cercle Cité jusqu'au 21 janvier.


Pour les amateurs d’art gravé, rendez-vous au stand D07, celui de «Empreinte atelier de gravure», à qui l’on doit Pandora, vibrante expo en hommage à Bo Halbirk, à neimënster (cfr mon précédent post).


C’est l’occasion aussi, sur le stand D10 de la galerie Reuter Bausch, de découvrir le travail de Pit Riewer, lauréat du «Prix Révélation» du Salon CAL 2023.


En 4 jours, jusqu’au 12 novembre, Art Week devient ainsi la pierre angulaire d’un écosystème aussi incontournable qu’inédit, mobilisé autour d’un gros mot, l’art.



Parenthèse. Puisque j’ai évoqué le lauréat Pit Riewer, voici deux autres heureux primés.


William Cardoso, chorégraphe et danseur basé entre le Luxembourg et le Portugal, est ainsi le lauréat de la nouvelle bourse EXPÉDITION. Cette bourse offerte par Kultur | lx – Arts Council Luxembourg, les Théâtres de la Ville de Luxembourg et le TROIS C-L, se déploie sur deux ans (2024 + 2025) et soutient les différents aspects de la création, du développement du projet à la production en passant par la promotion et la mise en relation, en l’occurrence de la nouvelle création de Cardoso intitulée Deadline, laquelle «interrogera et mettra en lumière le thème de la rupture: rompre le système pour trouver un nouveau départ, rompre pour renaître».


Quant au Luxembourg Photography Award 2024, initié par Lët'z Arles, il est décerné à Michel Medinger. «Puisant dans les objets de son environnement quotidien pour construire ses compositions et ses tableaux photographiques, comme un cabinet de curiosité, mettant en scène ces objets obsessionnellement, avec un penchant pour le surréalisme, Michel Medinger introduit une narration et des rapports d’échelle singuliers» (visuel ci-dessus). Une exposition lui sera consacrée aux 55e Rencontres d’Arles, du 1er juillet au 22 septembre 2024, à La Chapelle de la Charité.


Et c’est par la photographie que tout naturellement j’atterris… au luca - Luxembourg Center for Architecture.



Kirchberg, c’est un territoire, et c’est un livre de 222 photos «dévoilant les coulisses d’un Kirchberg méconnu» et c’est une expo, «un livre ouvert différemment», avec 92 photos alignées sur des tréteaux, dont certaines accrochées comme de géants posters: voilà le visage du Plateau, «pas toujours hyper flatteur», souvent saisi «depuis le haut des tours qui le ponctuent», partant d’un toit ou d’une terrasse, sinon de l’intérieur de certaines salles, à travers les baies vitrées.


A l’œuvre, le photographe Christian Aschman, passionné d’architecture, à qui le Fonds Kirchberg – pour qui importe «d’acter le présent avec un regard externe» – a confié une mission documentaire en 2022. Une mission d’intérêt documentaire mais aussi artistique. Et c’est peu de le dire, le résultat est de qualité… picturale. Voire cinématographique.


L’objectif? Parler de l’évolution du Plateau et ouvrir «une réflexion sur le rôle que peut jouer la photographie comme outil de planification urbaine et territoriale». Et c’est clair, l’objectif est atteint.

Christian Aschman a travaillé selon un plan quadrillant le Plateau en 8 zones, créant ses propres quartiers, incluant les espaces en devenir. Du coup, un an seulement après le début du travail, amorcé par le Pont Rouge, «certaines photos sont déjà historiques» – la preuve notamment avec l’ancien bâtiment Monet désormais encastré dans un nouveau complexe. Sur ce Plateau en perpétuel mouvement, les photos «mettant en lumière les changements tout autant que les fragilités», témoignent ainsi des «différentes visions urbanistiques selon les époques» – et c’est l’une de ses plus-values.


On croit connaître le Kirchberg, «lieu emblématique», sauf qu’en compagnie de Christian Aschman, on perd ses repères... dans un univers de lignes, de surfaces, de volumes et d’ombres. L’artiste évite l’heure bleue et capte le silence – eh oui, le week-end, pas âme qui vive dans ce désert de béton, saigné de rues, d’architectures vertigineuses escaladées par les vitres et… les grues. Aschman nous promène au fil des saisons et en finesse à travers de ses cadrages minutieux, de ses points de vue insolites, plongeants ou végétaux, là, au fond du jardin peigné d’un quartier d’habitation, ou là, dans le paysage urbain enneigé (le photographe n’a pas raté l’unique jour de neige de février 2022…).


On s’y perd, c’est pourquoi une monumentale carte suspendue invite les visiteurs à resituer les images dans leur contexte.


Au luca jusqu’au 3 février 2024 (du mardi au vendredi de 12.00 à 18.00h, le samedi de 14.00 à 18.00h). Visites guidées au programme. Infos: luca.lu

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