• Marie-Anne Lorgé

Adieu joli cambouis

Plus jamais vous ne verrez un boulon ou un disque d’embrayage de la même manière. Immergés dans un garage, huit artistes s’inventent des histoires… qui roulent des mécaniques. Rendez-vous, aussi insolite que poétique, dans l’Espace Beau Site, à Arlon.



Un beau jour, un collectif d’artistes est né dans un atelier de réparation automobile, précisément sis au n° 321 de la rue de Longwy à Arlon. De quoi inspirer au collectif son nom de baptême, soit: Atelier 321. Lequel met régulièrement sur pied un projet qui revisite le lieu et sa fonction, sachant que le lieu en question, c’est le garage Beau Site, là où, depuis 2002, dans cet espace singulier qu’est la mezzanine métallique et vitrée surplombant en l’occurrence le show-room, Pierre François développe un art en mouvement à coups d’expositions conçues comme une matière vivante.


Concrètement, l’Espace Beau Site, qui tire donc son appellation du garage éponyme, est ce lieu d’art atypique, exemple réussi de mécénat d’entreprise, qui privilégie l’exploration, la création et l’échange, y compris avec le public. Son programme annuel, aux antipodes d’une addition d’expos motivée à la fois par le bavardage et le tiroir-caisse, témoigne au contraire d’une démarche sensible aux vibrations susceptibles de fédérer ou de confronter les arts (les plus divers) et les artistes. Tant d’ailleurs, qu’au final, chaque saison a l’allure d’une histoire gigogne.


En tout cas, pour cette rentrée, c’est bel et bien l’Atelier 321 qui est à la manœuvre. Ou plutôt huit de ses artistes membres constitutifs, dénommés pour l’occasion la «Cie des déboulonnés». Mais de quelle occasion s’agit-il? De la vente du garage. Laquelle, l’hiver dernier, fut aussi abrupte qu’un oukase, débarquant tout le monde. Exit les mécanos: les experts du boulon tous… déboulonnés. Et c’est sur cette polysémie, qui recouvre d’abord une douloureuse réalité, que l’Atelier 321 rebondit aujourd’hui, comme une forme d’hommage, comme une façon aussi de sublimer par l’art ce qui est laissé-pour-compte ou menacé d’oubli. Et d’affirmer surtout que l’art reste une arme de résilience massive.


Désormais, la vie continue, le garage est racheté, la mezzanine conservée, l’art peut souffler. La saison – ni plus jamais la même, ni tout à fait une autre – peut lever son rideau. Et c’est ainsi, par analogie théâtrale, que l’Atelier 321 entreprend une mise en scène (parfois sonore) de la vie secrète de ces usuels outils et gestes mille fois répétés dans le quotidien mécanico-automobile afin, partant de là, de leur conférer une autre dimension, de les hisser au rang d’œuvre d’art, de les «sacraliser» en quelque sorte, tout en y infusant une dose d’humanité, de poésie en tous les cas, sans bouder l’humour.


Alors, comme au théâtre, tout commence par le voile. Celui-là qui dit le début est aussi celui qui masque, occulte. Et l’expo de ne cesser de dévoiler, même si pour y parvenir au mieux, il convient… de voiler.


Dès l’accueil, c’est le brouillard. Un monumental film alimentaire opalescent descend du plafond, comparable à une cabine d’essayage, supposée par définition mettre à l’abri du regard: par transparence, on y devine ce qui se soustrait, une ombre rouge floutée comme un souvenir, et qui est une photo prise dans le local peinture de carrosserie.


Et puis, il y a le petit castelet de Françoise Bande, tapissé de feutrine noire, clos comme un tabernacle et recelant, une fois le fin rideau tiré, des vis et boulons. Que l’artiste extrait un à un de l’anonymat, leur tirant le portrait à l’encre. Sinon, c’est les poubelles que Françoise fouille, agençant des objets que par la gravure, elle célèbre comme des natures mortes.


Plus loin, un travail à quatre mains. Un jeu de cache-cache, à moins que ce soit un rébus. Alors que Martine Bettel dissimule ressort, disque d’embrayage, ampoule, bougies et autres biellettes sous du tissu, un carré de Lycra noir, tendu chaque fois comme un petit tableau mural monochrome, Pierre François commet un délicieux texte devinette, une sorte de charade adaptée à chaque forme, chaque fois censée nommer l’invisible.


La poésie percole dans le travail d’écriture de Pierre, qui entre en communion avec les intimes (et très photographiques) cadrages de Cynthia Evers, débordant d’empathie et de pudeur, de solitude aussi, celle-là qui suinte des doigts, qui creuse les paumes des mains (des ouvriers déboulonnés) comme une tentative de suspension du temps.


Temps suspendu aussi avec Philippe Kesseler, qui, au crayon et au graphite (sur papier marouflé sur toile), plonge dans la mémoire de l’atelier comme dans un grenier, y sanctifiant des objets dérisoires – un lavabo, des pinces –, comme des petits trésors. Avec ses compositions fonctionnant à l’émotion comme une madeleine de Proust, Philippe Kesseler clôt le chapitre des travaux sur papier.


Et donc, il y a aussi des installations. Qui participent du même univers noir et blanc.


La preuve avec Germaine, l’experte en soudure de l’équipe. Qui fait trôner un morceau de coffre de voiture, noire, d’où émergent en cascade des réservoirs lave-glace, forcément blancs, des formes en tout cas organiques, qui dégorgent une colère. Une colère vrillée à l’actualité, celle de George Floyd mort étouffé par la violence policière.


De glace, il en est aussi question avec Claudine Lambin, dont la série de rétroviseurs connectés joue sur l’espace – le propre du miroir étant d’ajouter de l‘espace à l’espace –, sur la lecture plurivoque du miroir dès lors qu’il est brisé – brisé comme on le dit d’un rêve, ou du cours de la vie par accident – et sur le reflet coupable d’illusion(s). Ainsi, en plaçant des éclats de verre devant chacun des quatre rétroviseurs fissurés, les éclairant discrètement d’un mince rai lumineux rouge – moyennant un minuscule interrupteur –, Claudine fait naître un relief glaciaire, aussi imaginaire qu’éphémère, aussi inquiétant que fascinant.


Et le tout finit par exploser en couleurs. Grâce à Pierre Gérard, qui, au cœur d’Internet, vole/puise des images qu’il déconstruit/reconstruit à l’aide d’un logiciel pour au final générer un tableau mobile sophistiqué: le tableau d’un réel chaotique, aussi hypnotique qu’un kaléidoscope.

Infos:

Espace Beau Site (mezzanine garage Ford/Steveny), 321 avenue de Longwy, Arlon: expo «Atelier 321, Acte IV. Vision insolite et concertée d’un garage», jusqu’au 4 octobre (du lundi au vendredi de 09.00 à 18.30h, le samedi de 09.30 à 17.00h). Dévernissage le dimanche 4 octobre de 15.00 à 18.00h. Infos: espacebeausite321@gmail.com, www.espacebeausite.be

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