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A voix basse

  • Marie-Anne Lorgé
  • il y a 16 minutes
  • 7 min de lecture

Le jour le plus long, c’est dimanche 21 juin, encore 5 jours à attendre… le solstice d’été, ce phénomène astronomique perfusé par une luminosité magique. 


18h, c’est le moment que je préfère pour boire la lumière entre les arbres, ces gardiens du monde qui n’ont aucune idée de ce qu’est l’abandon ou qui font semblant de ne pas en souffrir, tout pleins qu’ils sont d’histoires, de cabanes, de baisers clandestins, de promesses, d’attentes, de pas emboîtés en silence.


Merveilleux arbres, doux... comme Alessandro Barrico, écrivain italien appelé «le doux lecteur face au monde barbare» parce qu’il est l’initiateur insensé de «la tempête silencieuse», une idée grandiose d’une simplicité désarmante, à savoir: inviter des milliers de personnes à lire au même moment, au même endroit, le même livre, Les Nuits blanches de Dostoïevski, pendant environ une heure et demie, sans parler.


«La tempête silencieuse» a lieu à Rome, en divers lieux, ce 17 juin, à 20.47h, «l’heure des gens doux». Je rêve…


Tu t’arrêtes, tu te tais et tu lis, le geste est doux, tellement à contre-courant des fureurs, et tellement possiblement capable de faire advenir le monde auquel nous croyons.


Alessandro Barrico est écrivain, aussi homme de théâtre. Et c’est pourquoi je vous promène à travers quelques scènes d’ici (à défaut d’un week-end à Rome !), et leurs textes qui parlent de nos manques, de nos dénis, aussi de désirs, et de coeurs pas assez grands.



Dans la foulée, sans lien aucun, je prévois également une incursion en 3 expos, du moins, ce serait bien que je le fasse, alors rendez-vous en bout de ce post, ou celui d’après-demain, pour cueillir quelques impressions liées à Fragments of Paradise (galerie Zidoun), à Oomph (galerie Ceysson) et aux White Shadows  de la plasticienne ukrainienne Julia Beliaeva (à la Konschthal Esch), qui, dans la porcelaine, traduit les existences brisées de femmes et d’enfants victimes du conflit, en même temps que, précisément, par la blancheur et la fragilité du matériau, elle parvient à rendre tangible leur innocence et leur résilience (visuel ci-dessus, Atlas, 2025, sculpture co-produite par la Konschthal Esch) –- à ne pas rater.


Mais, là, dans l’instant, rideau sur plateau.



D’abord, bref sur zoom sur le Monodrama Festival, qui présente des spectacles de petites formes, des seul(e)s en scène et autres performances.


Le festival a déjà commencé, il en est à sa 16e édition, prend ses quartiers à la Banannefabrik (Bonnevoie) jusqu’au 21 juin, et pour l’heure, la pépite est double: c'est le Stabat Mater Furiosa de Jean-Pierre Siméon adressé de manière magistrale comme un vrai plaidoyer pour l'amour et la tolérance par Yaya Mbilé, et c’est Mise à jour, de et avec Juliette Moro, une proposition expérimentale qui surfe sur  l’addiction virale de l’amour virtuel, où, dans sa stratégie d’hameçonnage séducteur,  la comédienne se travestit à coups de perruques, accessoires et accoutrements drolatiques.

Dissimulation du vrai, du moi. Jeu du chat et de la souris, typique d’une envie de plaire, typique d’un besoin d’amour en même temps que d’une peur d’aimer, peur donc de l’engagement. Et la vive, la sensible Juliette de (se) lancer alors des défis par des mots plus grands qu’elle, identité, liberté, choix, manipulation… pour finir par décliner «je suis» dans une syntaxe aussi improbable qu’adorablement délirante – dont «je serai été», «je soyons», «je fûtes»… – où la fausse candide, qui dit incidemment maman, accepte enfin de se mettre à nu avec un «je t’aime».


Perso, je coche encore Sortir par la porte, une autofiction circassienne de et avec Juan Ignacio Tula ce 16 juin, à 20.00h, Hamlet le 18/06, 20.00h, avec Stefano Bernardin (pour ceux qui jonglent avec l’allemand) et Un jour Ngoungoure ! ou le destin singulier d’une femme forte devenue reine-roi du royaume bamoun, de et avec Hermine Yollo le 20 juin, 19.00h. Infos réserv.: https:// monodrama.lu


Sinon, quatre spectacles se répondent à leur façon sur l’intimité fracassée, sur l’amour comme douleur.  Et la femme au milieu du fracas.


Ainsi, au Théâtre National du Luxembourg (TNL), à l’initiative de l’Institut Pierre Werner, une pièce hybride – théâtrale, littéraire, musicale et visuelle – , intitulée Ma Chérie, parle d'emprise et de liberté retrouvée. Marie NDiaye – prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes – lit de sa voix douce un texte inédit tandis que la musique organique de Christine Wodrasca donne corps aux personnages. Des voix enregistrées de femmes lisant des poétesses rejoignent le duo, vers un récit commun. ça se passe ce 18 juin, à 19.30h, au TNL donc, et c’est une urgence. Infos: www.tnl.lu


Urgence aussi au Théâtre du Centaure, avec Une fièvre impossible à négocier, texte brûlant de Lola Lafon qui raconte le parcours de Landra – incarné par Aïcha Rapsaet, seule en scène – vers une reconstruction possible en brisant le silence grâce à la parole partagée. C’est que, voilà, l’indicible advient un 14 septembre, un homme insoupçonnable a violé Landra. Un spectacle jalonné de mots incandescents, poétiques aussi, des mots qui façonnent des images fortes, mis en scène par Joël Delsau – que l’on retrouve dans Porn for the Blind (j’y viens). Immersion sans modération « am Dierfgen » (4 Grand-Rue, Luxembourg) dès ce 19 juin, et les 24 & 26 juin, à 20.00h, ainsi que le (jeudi) 25 juin à 18.30h.


Pour les mots qui façonnent des images, urgence également au TOL (Théâtre Ouvert Luxembourg), avec, justement, Porn for the Blind, un spectacle aussi inattendu que bienvenu – bienvenu dans un paysage culturel luxembourgeois frileux – qui fait actuellement un tabac; c’est un texte casse-gueule de Victorien Robert qui questionne le voyeurisme numérique et qui, surtout, explore les désirs nés de ce que l’on ne montre pas, et que par sa subtile et inventive mise en scène Pauline Collet sublime par l’humour. Et par la fraîcheur de Clara Hertz, alias Eva, qui, pour retrouver un amoureux aveugle, a l’idée saugrenue – toutefois inspirée d’un fait réel – de se faire embaucher dans une entreprise spécialisée dans l’audiodescription de films pornographiques (visuel ci-dessus).


Les scènes se succèdent, déroutantes et jubilatoires, jusqu’à ce jour où tout bascule, où l’amour majuscule surgit précisément par la magie de la voix, où ce qui percole est de l’ordre de l’émotion, du don. Avec aussi Joël Delsaut et Sullivan Da Silva. Encore les 17, 18 et 19 juin, 20.00h. Réserv.: www.tol.lu



Quant à l’urgence qui glace, elle s’intitule… Les glaces, un poignant texte de l’autrice québécoise Rébecca Déraspe qui ausculte avec justesse ce que nous avons de secrets, de fautes, de douleur enfouie, d’oubli impossible  et d’imputabilité figés dans le temps. Malgré la gravité du sujet – le consentement, le traumatisme –, la partition chorale finement ciselée, entre le silence qui pétrifie et la parole qui se cherche, n’empêche pas d’aborder la possible réparation, le pardon.


Plusieurs familles se confrontent, telles celle de Noémie, dont le fils Théo est accusé de viol, qui a elle-même subi un viol 25 ans auparavant; celle de Vincent, l’un des deux violeurs, père d’une petite Clara, qui vit avec Marianne laquelle, dévastée, le met à la porte , et qui prend la route du fleuve Saint-Laurent, vers son patelin natal, où il retrouve son père, sa sœur et… son meilleur ami d’adolescence, Sébastien, visiblement présent pour la même raison que lui. Le passé ressurgit. Le cours de la vie ordinaire des protagonistes bascule. Emotions insoutenables. Et courage de briser un silence assourdissant, en osant/offrant… un brin d’humour.


Une pièce brillamment portée par la metteuse en scène Sophie Langevin, qui évite les pièges du manichéisme, qui relie les enjeux intimes et sociétaux, qui dirige une mise en jeu tout en nuances dans un décor minimaliste, avec des comédien.ne.s magnifiques: Thomas Gourdy, Lydia Indjova, Francesco Mormino, Juliette Moro (visuel ci-dessus), Bryan Polach, Renelde Pierlot, Amandine Truffy.


Et où voir Les glaces? Au festival d’Avignon. A ne rater sous aucun prétexte au Théâtre le 11 (11 blvrd Royal) du 4 au 23 juillet, à 22.30h (relâche les 10 et 17 juillet). 


Notez aussi que Rébecca Déraspe sera l’invitée du «Partage de Midi» le 7 juillet, à 12.00h, à la Maison Jean Vilar.



Et puis, qui dit Avignon, dit aussi indéfectiblement… Isabelle Bonillo.


Qui débarque dans l’Espace Saint-Martial avec Volia, un récit d’Anastasia Fomitchova, Prix André Malraux Littérature engagée 2025. C’est son histoire qu’Isabelle Bonillo porte à bout de bras en Avignon cet été (visuel ci-dessus, photo Fred Burnier) –- et elle s’y faire «la» Bonillo en matière d’engagement, pour des questions du monde et pour un théâtre qui, à coups de ressorts ludiques, dynamite les codes du genre en amenant les spectateurs à ouvrir leurs yeux, ébranler leurs certitudes et réveiller leur imaginaire.  


Volia est un mot ukrainien qui n’a pas d’équivalent en français mais qu’on pourrait traduire par “volonté» et “liberté”. Un mot qui incarne à lui seul la détermination de tout un peuple, et qui sert de fil rouge au récit d’Anastasia Fomitchova. En décidant de raconter son singulier parcours, celui d’une jeune femme prise dans la guerre, de témoigner de son engagement, de l’horreur qu’elle a vécue sur le champ de bataille, de redonner chair et corps aux disparus, de percer le blindage du silence et de l'innommable, Anastasia poursuit par les mots le courageux combat qu’elle a commencé aux premières heures de l'invasion russe.

A découvrir du 4 au 25 juillet, à 20.50h (relâche les 5, 12 et 19/07). Espace St-Martial, 2 rue Henri Fabre, Avignon.


Au fait, le festival d’Avignon en est à sa 80e édition. Et une fête des questions se tient le 26 juillet à 5h du matin (au saut du lit ou avant d’aller dormir) dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Le festival revendique la beauté du doute et va rassembler artistes et public autour des questions que l’art peut poser au monde. En l’occurrence, 80 questions seront partagées avec le public.


XXXX


Retour au pays. En mode clowns, ces personnages capables de se frotter aux grenades mentales et sociétales, aux délires/désordres personnels ou collectifs, et de les désamorcer par l’autodérision. Et à la Kulturfabrik d’Esch, le clown est roi, accueilli en l’occurrence tout un week-end, lors d’un mini festival Clowns in Progress hors série (tout public !!!), à savoir: le vendredi 19 juin, La dichotomie du hérisson, un solo piquant de Michel Machin, gadgé de génération en génération, qui embarque pour une aventure à base de ferraille, de pneu et de… hérisson.


Puis, le samedi 20 juin, L’amicale des cérébrées par la Cie fUtilité/Rosie Volt: Venez arpenter les méandres de nos vies hors contrôle, suivez nos envolées émotionnelles, nos  chants exaltés, nos déhanchés, nos platitudes lyriques (…), vous qui cherchez du sens à cette énigme qu’est la vie. Nous acceptons tout type de folie, de handicap et de banalité en tous genres.

 
 
 

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