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A tire-d’aile

  • Marie-Anne Lorgé
  • 14 mai
  • 9 min de lecture

C’est mai, et je vous envoie la joie, en rien naïve, une question de résistance.


C’est donc mai, le mois des roses et des asperges, le mois des «fais ce qu’il te plaît», des tomates et courgettes plantées après les saints de glace, des premiers déjeuners en terrasse et des fériés en bouquet.



C’est aussi une montée de sève artistique: je vous propose ainsi des histoires d’oiseaux cfr visuel ci-dessus, vidéo de Ludovic Hadjeras (au «Casino») , de textile, de paysages et autres embellies.


Du reste, l’Embellie avec majuscule, c’est celle que concocte neimënster sous la forme d’un festival d’une journée, nous invitant à découvrir les résultats des travaux des artistes accueillis en résidence durant l’année dont Elodie Antoine, le groupe de pop Cachou, Sybille Cornet, Aurélie d’Incau, Léo Gillet, Mahtab Ghorbani, les marionnettes de Mara Kyriakidou, la compagnie Z Art Dance tous embarqués à imaginer à quoi ressemblera «un avenir désirable». Ça promet et ça ne se rate pas le 17 mai (dès 10.00h).


Sauf à savoir qu’autour des Museum Days (les 16 et 17 mai), le foisonnement à voir et à entendre est à  vous donner le vertige - suivre mon «Plan cult» plus bas.


Sachant aussi que ce dont tout le monde parle, c’est de la Biennale de Venise  une 61e édition organisée par Koyo Kouoh sous le thème In Minor Keys (En mode mineur ou En tonalités mineures)   mais que ce n’est toutefois pas dans ce barnum d’art contemporain le plus vieux du monde (fondé en 1895, secoué aujourd’hui par des polémiques liées à des indignations géopolitiques (dixit présence des pavillons nationaux russe et israélien) que je vous emmène.


Ce qui ne m’empêche de vous conseiller de le faire, de vous perdre dans cette «cité flottante», entre palais, centres d’art, galeries, surtout entre les Giardini et l’Arsenal, là où, dans la Sale d’Armi, le Luxembourg a installé son pavillon, investi par Aline Bouvy, avec son projet… La merde, une installation immersive aussi décalée qu’engagée qui combine film, son et dispositif sculptural, qui questionne la respectabilité, interroge la honte comme construction sociale, qui met en lumière les mécanismes conditionnant les comportements (…), les seuils à partir desquels un corps est réprimé (…) ou rendu invisible. Projet curaté par Stilbé Schroeder, orchestré par le Casino Luxembourg. Jusqu’au 22 novembre.


Allez, c’est l’heure d’écouter les hirondelles ou, plutôt, de regarder l’envol des martinets au lever du jour, après qu’ils aient passé la nuit dans les airs… Et ça, c’est ce que Ludovic Hadjeras nous raconte, en observant le ciel d’Alger…

 

 

Ludovic Hadjeras était en résidence au Casino Display en 2024, et la trace de sa recherche s’intitulait sleeping swift, slipping - falls, une installation visuelle et sonore dont des fragments sont actuellement exposés au Casino Luxembourg, dans le programme Post.


Post est une série d’expos qui fait partie intégrante de Fora, la programmation spéciale conçue par le Casino Luxembourg-Forum d'art contemporain pour célébrer ses 30 ans en 2026.


Et Post explore notamment la manière dont des oeuvres réalisées en résidence en l’occurrence au Casino Display, l’espace de recherche satellite du «Casino» continuent à vivre et à se transformer par la suite.

 

Et c’est ainsi, au «Casino», dans une autre configuration, que l’on retrouve le (très) sensible projet de Ludovic, qui va-et-vient entre Marseille et Alger, en épousant du même coup la migration du martinet, adorable oiseau noir à toutes petites pattes qui ne se pose quasiment jamais, au contraire de sa citadine cousine l’hirondelle, ni pour manger ni se reproduire, ni déjà pour dormir.


Pour la petite histoire, il se fait que c’est le martinet qui avait accueilli l’artiste Hadjeras (né en France en 1996) à son arrivée à Luxembourg, et c’est le même oiseau qu’il a croisé à Alger, quand pour la première fois de sa vie, il foulait la terre de son père, un ornithologue amateur. Partant de là, des récits visibles et autres liens aussi humbles que métaphoriques, en tout cas d’une troublante force poétique, se tissent dans un espace qui enjambe la Méditerranée et nous raccommodent avec le chaos du monde.


Dans le mouvement, l’aller-retour – et les questionnements quasi identitaires –,  il y a une enveloppe imprimée d’une image d’hirondelle, et de cette enveloppe oblitérée, marquée par trois timbres-poste philatélistes ah, le timbre, autre acteur migrateur -, émerge un feuillet manuscrit (visuel ci-dessus), sorte de journal de bord de Ludovic débarquant à Alger.


Et c’est partant du nom, Alger (Al-Jazāʾir), qui signifie littéralement «les îles» en arabe, que par association d’idée ou glissement sémantique Ludovic suspend un vinyle, à savoir le disque Islands de Mike Oldfield (sorti en 1987), précisément décoré par un oiseau.


Tout à côté, un billet de banque, un dinar algérien maculé d’une feuille d‘argent, avec, rescapée de cette unité comptable, une fine silhouette détourée, de nature insaisissable, celle d’un oiseau, le martinet… qui ne compte rien, aucunement rentable, détaché et sublimement attachant.


Et puis, trouvée dans un bureau de poste, il y a une vieille petite table, tatouée de vignettes d’oiseaux par quelqu’un dont on a perdu le nom.


Enfin c’est le nouvel ajout , discrètement accrochée au mur, une fragile correspondance, une délicate façon de communiquer entre Ludovic et sa colocataire, se croisant à peine, chacun toujours entre 2 trains ou 2 avions, et qui superposent sur des petits feuillets de courts mais affectueux messages qui rassurent tant le départ que l’arrivée.


L’émotion plane… Jusqu’au 8 juin.



Et pour nous raccommoder encore avec le chaos du monde, sans feindre de l’ignorer, on descend dare-dare à Okerkorn, dans l’Espace H2O, où le collectif Filum 66, collectif d’artistes dédié à l’art textile contemporain, créé au Luxembourg en 2024 à l’initiative de l’artiste Reiny Rizzi, tend ses fils. Et c’est peu de le dire.


Déjà, ce n’est pas/plus une affaire de dames même si les artistes qui composent le collectif et exposent sont toutes des femmes,11 au total ,  le textile affirmant désormais pleinement sa place dans le monde de l’art et la création contemporaine.


Réappropriation il y a des savoir-faire traditionnels broderie, couture, tissage, crochet, tricot   mais conjuguée à une inventivité technique de nouage, d’assemblage, voire de feutrage, sinon d’énergie mécanique, qui transforme le matériau et ses fibres naturelles laine, soie, coton… - en un fabuleux champ des possibles, où percolent des questions de société, écologie et féminisme inclus, sans bouder la poésie.


Le textile, c’est une langue façonnée par le geste, la répétition, comme un rituel, qui, parfois, ose une grammaire tantôt sculpturale avec ajouts de sequins, d’objets détournés ou de bois notamment ,  tantôt graphique, et c’est cela qui rend cette expo, aspirée par le collectif, parfaitement unique. 


Entre autres coups de coeur, il y a la série Graine de Brigitte Stoffel, une variation de formes souples semblables à de gros téguments, en toile de jute imprimée ou cousue de motifs végétaux.


Aussi, il y a la série Jardin pour un oiseau oublié de Carolina Arias qui confectionne des sortes de nids à effet frangé/ébouriffé, des petits mausolées faussement herbeux dédiés au repos éternel du vivant, en chacun reposant… un oiseau mort en l’occurrence retrouvé sans vie, et taxidermisé.


Et puis, il y a la série topographie textile de Romy Boentges-Trauffler qui brode de cendreux paysages habités par des ombres… de roseaux ou d’arbres.


Et encore, il y a le cercle de sororité de Diane Jodes, soit, un agencement circulaire de pièces de bois, des pieux plantés comme des lances, tous portant des coiffes en tissu recyclé évoquant des casques antiques, non pas de gladiateurs mais d’amazones, dont la violence toutefois aurait été gommée par l’étoffe, au demeurant réversible, et qui racontent de muettes histoires de résistance, d’endurance, d’insoumission, de valeur, d’aventure aussi. Chaque pièce porte un prénom, Frida, Harriet, Isabella, Jehanne, Marie, Victoria, autant de femmes fortes auxquelles l’installation rend ainsi un hommage inattendu.


Et tout n’est pas dit, loin s’en faut… en compagnie de Reiny Rizzi Gruhlke, Ingrid Decot, Liette Hoffmann, Pascale Putz, Sandra Resende, Carine Mertes et Charlie Holper (visuel ci-dessus: Healing de Reiny Rizzi à gauche, The nature of string de Charlie Holper au centre et dessin au fusain sur drap brodé d’Ingrid Decot à l’arrière-plan).


Filum dans l’Espace H2O à Oberkorn, un parcours qui passe par toutes les mailles et tous les chas… jusqu’au 24 mai (du vendredi au dimanche de 14.00 à 18.00h).



A Esch/Alzette, une autre expo collective, installée dans le Drink Shop de l’ancien Cactus, réunit plusieurs œuvres des 8 artistes initialement programmés en 2026 dans la galerie Go Art (anciennement Schlassgoart) aujourd’hui en chantier. C’est un lieu brut de décoffrage, pompeusement qualifié de «Territoire provisoire» raccord tendance avec l’idée d’investir des locaux non seulement réformés mais étrangers à la monstration d’art , et l’expo qui propose un premier regard sur ces œuvres en amont de leur présentation complète après les travaux, s’intitule pour la cause Préfiguration. Reste à croiser les doigts pour que cette petite et singulière réunion entre amis se déploie plutôt tôt que tard entre des cimaises idoines.


En attendant, à cette aventure «spontanée» accessible jusqu’au 13 juin (du mardi au samedi de 14.00 à 18.00h) ont accepté de prendre part Robert Brandy & Kevin Brandy, Nora Juhasz, Théid Johanns, Chantal Maquet et Raphael Tanios pour la peinture, Vincent Tartarin pour une surprenante installation sculpturale (en acier) et le couple Bruno Baltzer - Leonora Bisagno pour une installation néon(s).


Notez que le duo Baltzer-Bisagno expose également/actuellement chez Arendt & Medernach (Kirchberg) dans EF(Face) - Hidden Features, un corpus photographique curaté par Claire & Paul di Felice qui examine le visage comme une surface construite. Située au seuil entre apparition et disparition, figuration et abstraction, l’expo aborde l’effacement non comme une absence, mais comme une stratégie discursive et esthétique (ouf !). En tout cas, hormis Baltzer-Bisagno, rejoints par Aida Silvestri, Katinka Goldberg, Alba Zari et Nouf Aljowaysir, on croise les portraits drolatiquement masqués, aveuglés ou coiffés (notamment par des rouleaux de papier toilette, ceux-là qui ont fait florès lors de la pandémie Covid) d’Andrés Lejona, qui se défend d’une dose humoristique - pourtant indéniable - au profit d’une dimension critique quant à l’instabilité de la visibilité elle-même (re-ouf !).


Sinon, j’ouvre une brève parenthèse pour chaleureusement vous suggérer de ne pas quitter Esch/Alzette sans avoir fait un détour par la Kulturfabrik, où le Ratelach passe en mode été et devient le Kufa Summer Bar, une adresse désormais incontournable pour ne pas se prendre la tête.


Toujours est-il que pour une immersion nature, c’est dans l’espace Projects de la galerie Nosbaum Reding (rue Wiltheim, Luxembourg) qu’il convient d’aller, là où le peintre Nuno Lorena nous parle de la mer. De fleurs aussi.


Sauf que pour l’artiste, la nature, ce n’est pas un sujet, mais le transfert dans l’huile de sa mémoire intime.

En tout cas, de la peinture figurative, oui, mais pas documentaire, donc, de l’ordre d’une réalité intériorisée, où prévaut l’ascenseur du ressenti.


Dans Hiatus c’est le titre de l’expo il y a des natures mortes et il y a des bords de mer, deux environnements où le pinceau agit comme un récit perméable à l’instable, au manque, au désir aussi.


Tout commence d’abord par des petits formats floraux, comme une tentative de retenir le fugace, une ancienne fragrance ou une trace du «chez soi» trahi par un rideau qui tremble. Dans cette série, la lumière ou, plutôt, son tamis, favorise une atmosphère brumeuse où les formes s’estompent, les contours vacillent, où le silence sédimente, et avec lui, le passage du temps.


Dans les paysages marins (visuel ci-dessus, photo © Louis Weber), l’horizon est celui de l’écume, de sa blancheur, métaphore de la fragilité et de ce que l’enfoui refoule. «Ayant grandi sur la côte portugaise, Lorena décrit sa relation à la mer comme une expérience qui ne se réalise pleinement que par l'absence. Lorsque la distance aiguise l'attachement, le souvenir devient fluctuant» (dixit Zilai Zhu).


Avec Lorena, la peinture sur bois devient une manière «de prêter attention à ce qui émerge lorsque la continuité est interrompue, et à ce qui demeure lorsque l’on se trouve, inévitablement, ailleurs». Dilatation temporelle…jusqu’au 13 juin.

 

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Et pour terminer, comme promis, voici mon «plan cult».



Une valse 4 temps.


D’abord, le Light Leaks Festival organisé par le collectif Luxembourg Streetphoto, fête ses 10 ans. Evènement international axé sur la photo de rue et documentaire, le festival revient aux Rotondes du 15 au 17 mai. «Entre photographie urbaine et documentaire, mille et une façons de voir le monde et de transmettre». Au programme, des conférences, des échanges, des workshops, un «Open Wall» lié à un concours, une expo et un coin «Bazaar».


Lors de l’ouverture du festival, ce 14/05, vernissage à 18.00h de Pas ici, mais là-bas, une installation de photographies de Samantha Wilvert, qui scanne le paysage à la recherche de ce qui lui plaît tant là-bas à Marseille , tout en trouvant ce qu’il lui manque ici à Luxembourg. Entre séparation et retrouvailles.


Et puis, les Museum Days, les 16 et 7 mai. 36 musées à travers tout le Luxembourg vous ouvrent gratuitement leurs portes, de 10.00 à 18.00h. Accessoirement, retenez qu’à cette occasion, le Mudam lance la première phase d’une initiative triennale The Bank, un projet participatif avec le collectif danois SUPERFLEX, qui invite le public à déconstruire et réinventer l’architecture du musée en vue d’une installation permanente dans le parc Dräi Eechelen.


Sinon, pour les adeptes de fête populaire, retour de la traditionnelle OarbecheterKiermes, organisée par FerroForum, qui installe ses flonflons dans l’Atelier central de la Metzeschmelz le samedi 16 mai. Ambiance familiale, ludique, danseuse, musicale et goûteuse, garantie. Une navette est disponible non-stop depuis le parking Aloyse Meyer (portail Lallange) jusqu’au site, et l’accès est également possible à pied ou à vélo via le portail Schifflange.


Enfin, un rendez-vous avec Aline Mayrisch (1874-1947) visuel ci-dessus: © Hofatelier Elvira, CNL ,  illustre femme de lettres luxembourgeoise, féministe convaincue et humaniste dévouée, qui a su nouer des liens avec l'avant-garde féminine de son époque, un cercle de poétesses, d’intellectuelles, ou encore de pédagogues sur lequel Germaine Goetzinger, Vanessa Gemis et Catherine Gravet apportent un éclairage (en français et en allemand) lors d’une soirée initiée par l’Institut Pierre Werner qui a lieu le 19 mai, à 19.00h, à neimënster.


Conférences accompagnées de lectures assurées par la comédienne luxembourgeoise Christiane Rausch. Infos: www.ipw.lu 


Et pour boucler la boucle, un ultime spot pour vous dire que Julien Hübsch est le lauréat de l’Andrea Neumann Art Prize 2026/27 récompensant son travail de transformation des matériaux industriels et urbains en un langage artistique contemporain captivant. Le prix inclut une expo solo au Saarländisches Künstlerhaus de Sarrebruck en 2027, assortie d’un catalogue.

 
 
 

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