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A l'heure orange

Marie-Anne Lorgé
il y a 11 minutes
7 min de lecture

Le brouillard s’est déchiré, et une lumière cuivrée est née…


«Ces petits moments magiques de notre existence… qu’on met dans des sacs plastiques … et puis qu’on balance… (…) Faut pas qu’on réfléchisse ni qu’on pense/ Il faut qu’on avance». Mon oreille est tombée sur ce bout de chanson d’Alain Souchon… et je me suis dit que j’allais sauver les petits moments magiques… et surtout, que j’allais y penser  longtemps, parce qu’avancer, oui, mais pas dans le mur.


En tout cas, pas forcément en ligne droite…

Ou, mieux, se laisser embarquer là où on ne pensait pas aller… et découvrir ce qu’on ne cherchait pas forcément (ça, c’est une formule empruntée à la Kulturfabrik Esch pour son programme «Off the Radar»…).


Alors, sans lien aucun (quoique !), je reviens sur ce que j’ai promis: rebondir sur Les Enfants du soleil, la nouvelle création du Grand Théâtre (de la Ville de Luxembourg), dans la mise en scène très inspirée de Myriam Muller, qui a opté pour une interprétation chorale, soit, tous les acteurs accordés sur la même écoute et sur ce que le texte dit de notre aveuglement et déconnexion quant à la souffrance humaine.



Parce que c’est de ça qu’il s’agit dans ce texte de Maxime Gorki qui date de 1905, sur fond de révolution (celle qui ébranla l’empire russe du tsar Nicolas II) et d’épidémie, mais qui fait furieusement écho à notre monde actuel comme il a perdu le sens et les valeurs, comme aussi il méprise ce qui n’est pas son nombril.


Alors, oui, elle est attirante la tour d’ivoire dans laquelle s’agitent les protagonistes autoproclamés «enfants du soleil» en ce qu’ils ont la connaissance, les formules de la beauté et de la science comme remèdes à tous nos maux – du reste, Nietzsche n’a-t-il pas dit «sans la musique, la vie serait une erreur»? –, du coup, oui, chacun aimerait y prendre part, avoir sa part, sauf que, voilà, c’est une bulle privilégiée, un bocal imperméable, imbu de sa suffisance où les amours peinent aussi à se vivre et à sa dire – exception faite de Melania (Eugénie Anselin), la candide fofolle amoureuse du brillant savant Pavel (incarné avec panache par Valéry Plancke, visuel ci-dessus photo © Bohumil Kostohryz).

 

Dans ce huis clos insupportable, sourd à ses propres illusions, seule Liza porte une voix autre, indocile, dissidente (excellente Elsa Agnès, que l’on dit malade … pour étouffer sa lucidité).


Sinon, un spectacle magnifique, habillé par un climat esthétisant, par la lumière, par la musique – un enveloppant personnage à part entière – composée et jouée live par Maxence Vandevelde. Et puis, des projections en rien invasives. Une adaptation subtile, textuelle et pas que (de quoi oublier qu’il n’y avait pas d’ordinateur en 1905 !). D’habiles (parfois drôles) trouvailles scéniques et surtout, une interprétation généreuse, servie comme un choeur.


Au Grand Théâtre (2 heures sans entracte) encore le 16 et 17 octobre, à 19.30h, https://theatres.lu



En guise de transition, une phrase de Bruno Latour: «Le contraste entre le calme avec lequel nous continuons à vivre tranquillement et ce qui nous arrive est vertigineux».


Et ce que Max Mertens fait de la sculpture l’est tout autant, qui ne se contente pas d’occuper l’espace mais qui bouge, se transforme. Il y a donc du mouvement, il y a donc du temps, et déjà, en amont, il y a … un objet familier, forcément détourné. Autre chose advient qui convoque l’absurde, le doute, la poésie aussi. La preuve avec [elemɛnˈtaːɐ̯], expo qui explore les 4 éléments, l’air, le feu, l’eau et la terre au Centre d’art Nei Liicht à Dudelange.


L’air, en l’occurrence, est un vent artificiel… soufflé par 2 gros ventilateurs… sur un arbre qui plie… mais ne casse pas, du moins, pas encore: un point de rupture que l’on feint d’ignorer, trop occupés que nous sommes à contraindre impunément les équilibres naturels.


Pour ce qui est du feu, c’est sa trace qui seule est visible, soit, les débris calcinés et les cendres d’une caisse préalablement brûlée. Donc, pas de véritable feu mais une présence indélébile, par l’odeur et par l’image, voire le douloureux souvenir, celle d’une puissance indomptable, celle de la désolation après destruction (visuel ci-dessus).


Pour nous parler de la terre, Max construit une serre, ce refuge apparemment idéal pour plantes et légumes. Sauf que cela signifie, en vrai, la mise sous cloche de la nature, et la protection du vivant par son antinomie, la construction artificielle. Cqfd: la serre est à la fois un abri et le symptôme d’un problème.


Avec l’eau, Max nous propose 2 expériences. Celle d’un bloc de glace qui lentement fond sous l’effet de la température ambiante – c’est d’une simplicité abyssale mais ça dit le passage d’un état à un autre, du solide au liquide, et somme toute, que la sculpture… est aussi une durée. Dans la seconde expérience, un mécanisme déclenche une petit vague, un flux et reflux, dans un long récipient en métal sitôt qu’un spectateur entre dans la pièce, devenant du même coup un acteur actif.


Toujours est-il que, mettant en mouvement des matières, des objets et des idées,  Max Mertens fait d’[elemɛnˈtaːɐ̯] une étonnante histoire espérante, où la transformation ouvre un champ des possibles. Où la beauté a sa place. Où l’art garde sa fonction: poser des questions…


Ça mérite le détour jusqu’au 8 novembre, du mercredi au dimanche de 15.00 à 18.00h.


++++


Il y a l’artiste engagé, il y a l’artiste militant (et Max Mertens en est), et il y a l’artiste de l’intime, comme Véronique Kolber. Au Centre d’art Dominique Lang (Dudelange). J’ai déjà évoqué son expo Deceptively Quiet, cette crépusculaire série photographique (de 2021) de l’artiste fragilisée par l’incertitude eu égard à l’accident dont sa fille de 4 ans a été victime, et saisie lors de ses insomnies, son visage déformé par les hallucinations. Véronique est enfermée dans ses angoisses, et, par analogie, ses autoportraits encadrés.


Au premier étage, on est en 2024, Véronique dit aller mieux, se sentir plus légère. Mais persiste dans un entre-deux, ni éveillée ni endormie. Et le bleu qui surgit est cette couleur qui flotte entre le jour et la nuit. Et dans sa mémoire qu’elle agite, hantée par d’énièmes traumatismes, la pandémie, le décès de sa grand-mère, récurrence il y a des arbres, plantés eux aussi à la lisière du jour et de la nuit, et il y a l’eau, qui toujours fait semblant de dormir, le symbole des fausses promesses, raccord aussi/encore à un ancien épisode traumatique, celui d’une noyade – au demeurant, en 3 livres, Véronique a consigné ses chocs émotionnels, elle a écrit «dans le flux de ses pensées», sans ponctuation, comme pour exorciser… ce qui semble lui avoir réussi… à ceci près qu’elle ne peut toujours pas avoir la tête sous l’eau…


Deceptively Quiet ou le dépôt désarmant du vécu d’une hypersensible, qui dit «je» en touchant à l’universel. Expo accessible jusqu’au 8 novembre, avec, le 20 octobre, à 20.00h, un concert de Daniel Balthasar & Emmanuelle Seiwerath.



Changement radical de climat avec les sculptures et installations de Gilles Pegel. Pour le coup, changement aussi de lieu. On file à Luxembourg, à la galerie Nosbaum Reding (rue Wiltheim) où Gilles nous attend avec I'm Too Young To Die, une constellation d’œuvres qui se frotte à notre vie numérique, dont IA, culture ligne, automatisation, et j’en passe. Un trop-plein d’objets apparemment sans lien mais qui révèlent des connexions inattendues dans ce qui caractérise notre actuel mode à communiquer, à travailler, à consommer. Tout un écosystème à l’allure de bric-à-brac qui a l’ambition de façonner notre manière d’imaginer l’avenir. Ça peut faire peur, en tout cas, pour le moins, ça questionne – notez que l’expo expire déjà ce 17 octobre, donc, on se presse.


Dans le lot, entre vêtements détournés (tee-shirts imprimés d’un Your prompts suck), objets domestiques recouverts de miroirs, néon, étagère remplie de boîtes formatées anonymes, vocabulaire logiciel, dans le lot donc, au mur, une nuée de tétons en aluminium censés matérialiser ces bits qui cannibalisent notre vocabulaire et nous bombardent en permanence – les tétons sont en fait les moules des extrémités pointues de citrons; mais pourquoi des tétons? Parce que, selon l’artiste, sexualité et instinct guerrier sont une même pulsion …


Dans le lot des objets, aussi, l’emblématique spirale de Pegel, ici suspendue (visuel ci-dessus)… mais que l’on retrouve en espace public, dans le parcours des sculptures (ou Sculpture Trail) aujourd’hui mis en place – et ça le restera jusqu’au 22 novembre – de la gare jusqu’au champ du Glacis, lieu de l’implantation de la LAW (Luxembourg Art Week), foire d’art qui jettera une lumière particulière sur la ville du 20 au 22 novembre.


Parallèlement à «Sculpture Trail» –11 œuvres, dont de Tony Cragg, Atelier Van Lieshout, Gregor Hildebrandt, Bernard Pagès et donc Gilles Pegel, avec Fork (ROTM), spirale en acier inoxydable très précisément installée à l’intersection de l’Avenue Marie-Thérèse et du Pont Adolphe: soit, deux lignes en acier qui émergent du sol, se déploient et disparaissent suggérant le fragment d’un système plus vaste, celui de l’invisible infrastructure (câbles et conduits) qui organise l’espace urbain –, parallèlement à «Sculpture Trail», dis-je, il y a le programme «Capsules» qui sème des oeuvres dans les vitrines de magasins vacants.


+++


Dans 10 jours, on passe à l’heure d’hiver, désormais, les citrouilles sont de sortie... Et c’est dingue ce que ce gros légume orange est capable de faire: une soupe, un carrosse et une peur bleue (bonjour Halloween)…


Et dans le décor se profilent les JEP (Journées européennes du patrimoine), ces 17 et 18 octobre.

Concrètement:

A neimënster. De l'ancienne abbaye au centre culturel d'aujourd'hui, en passant par son passé carcéral, neimënster propose de porter un autre regard sur un patrimoine qui continue de vivre et de se réinventer. Au programme de ce week-end: visites guidées, ateliers d'initiation aux métiers d'art, chant polyphonique, lectures, concert et rencontres autour de la mémoire et de la création.


A la Banannefabrik (siège du 3CL- Maison de la danse à Bonnevoie), deux journées placées sous le signe de la création. Au programme: vidéo-danse et projections vidéo, visites guidées théâtralisées (avec Anne Brionne), workshops, rencontre-lecture avec Mandy Thiery, Jam, DJ set AAMAR. C’est aussi l’occasion de célébrer les 15 ans de l’association, Banannefabrik asbl.


Pour ce qui est de FerroForum. En raison de travaux actuellement en cours sur le site de la Metzeschmelz, l’accès à l’Atelier Central est temporairement restreint. Dès lors, une partie du programme des JEP se déplace exceptionnellement au VEWA, à Dudelange, le 17 octobre à partir de 11.00h. 

Si le lieu change, le cœur du rendez-vous reste le même: le FerroForum, son histoire, sa richesse, ses savoir-faire et surtout son devenir. Les présentations, consacrées aux enjeux de développement et de valorisation de l’Atelier Central à Esch-sur-Alzette et à plusieurs exemples de reconversion et de valorisation du patrimoine industriel, auront bien lieu et seront suivies d’un moment convivial autour de spécialités à partager et d’un concert de Luciano Pagliarini et son orchestre. Par contre, le traditionnel «Feierôwend», ainsi que les démonstrations et ateliers autour du fer, sont reportés à une date ultérieure…

 
 
 

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