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A l’heure des jacinthes

  • Marie-Anne Lorgé
  • il y a 4 jours
  • 10 min de lecture

Mon père adorait les jacinthes… Il ajoutait, sans transition aucune, que si les oiseaux volaient sur le dos, ce serait pour ne pas voir le chaos. 


Sinon…


Il a fait un vent à affoler les cerfs-volants. Aussi les nuages, éternels migrants (d’ailleurs célébrés ce 28 mars, je l’ai appris en sirotant mon café matinal et j’ai passé des heures les yeux levés au ciel, un torticolis de toute beauté). A part ça, c’en est fini des carnavals, les visages de carton sont remisés mais pas les masques. Et passent les journées mondiales dédiées à l’eau (non pas aux robinets mais à ce qui nage, plonge, creuse), aux forêts, aux glaciersCe qui est là depuis la nuit des temps, invisibilisé par une marche du monde  pressée, déboussolée, instable, paniquée, dévastée, belliqueuse, avide, insomniaque (trouvez une mention à biffer qui vous semblerait inutile !).


La bonne nouvelle, c’est que plus ça dérape, plus le poète allume des lampes.


C’est sans doute pourquoi il y avait foule l’autre jour à la Banannefabrik,  pour la conférence-lecture autour du thème pères et fils dans le théâtre de Pasolini, le sulfureux mais surtout anticonformiste et visionnaire écrivain, dramaturge et réalisateur italien, politiquement engagé, très critique envers la société consumériste, accusant aussi les jeunes contestataires de Mai 68 de révolution insincère (sic).  Une conférence mise sur pied par la Theater Federatioun qui vient d’initier les Bünendeeg célébrant les arts de la scène.


Sinon, la bonne nouvelle, c’est le 19e Printemps des poètes-Luxembourg, un festival polyphonique et multilingue qui prendra corps par la voix de 11 poètes et poétesses de toute l’Europe les 17, 18 et 19 avril, explorant (en 3 lieux) La liberté. Force vive, déployée, un thème qui plus que jamais claque comme un étendard. Je n’en finirai pas de m’y attarder dans mes posts prochains.


Ce que je vous propose d’emblée, c’est de nous placer à la hauteur du sensible, c’est à ça que sert l’artiste, dit l’écrivaine Geneviève Brisac, parce que ce n’est pas le pouvoir qui va le faire.



Alors, en vrac, je slalome du Mudam qui consacre tous les espaces de son rez-de-chaussée aux 20 ans de création de l’artiste britannico-japonais Simon Fujiwara (lire ci-dessous) , donc, du Mudam au Nationalmusée um Fëschmaart (MNAHA) qui, dans son actuelle expo au titre poétique Vu Lilien a Linnen, se porte magnifiquement, et de très documentée façon, au chevet du Jugendstil, déclinaison autrichienne de l’Art nouveau tel qu’il s’est ancré à (au) Luxembourg, avec ses courbes et arabesques inspirées des formes de la nature en réaction à la grande période d'industrialisation.


Et ça donne quoi? Une étonnante plongée dans l’architecture (belle galerie de photos historiques, aussi de photos actuelles de bâtis luxembourgeois rescapés de la Belle Epoque qui se découvrent via une borne digitale), et bien sûr dans les arts décoratifs (visuel ci-dessus, vue d’une salle, photo ©Tom Lucas): menuiserie (décoration intérieure incluse, dont paravent peint par Dominique Lang, avec cadre en chêne réalisé par son frère Pierre Lang), ferronnerie (dont pare-feu et luminaires forgés en chardons, signés Etienne Galowich e.a.), céramique (dont vase aux lys de la manufacture Villeroy& Boch de Septfontaines peint par Antoine Jans, ce, dans le voisinage de deux splendides vases des célèbres maîtres verriers Gallé et Daum, figures de proue de l’Ecole de Nancy), vitraillerie et même ganterie, hormis le graphisme (avec affiches fabuleuses réalisées e.a. par Corneille Lentz ou leurs dessins préparatoires).

 

J’ai notamment appris que Mucha, réputé affichiste/illustrateur/peintre tchèque, avait exposé au CAL en 1900, tout est aussi dit sur les origines dudit Cercle artistique (CAL), sur la présence d’artistes femmes, sur la création du Prix Grand-Duc Adolphe, sur la genèse du Lycée des arts et métiers et sur la corrélation entre économie et artisanat. 


C’est passionnant, on se régale jusqu’au 18 octobre (et j’y reviendrai) infos: nationalmusee.lu



Donc, dis-je, slalom du Mudam au MNAHA pour également jeter un oeil sur The World is a Stage dans les foyers du Théâtre d’Esch, sur Oriane Bruyat et Simon Demeuter à la Reuter Bausch Gallery au 14 rue Notre-Dame à Luxembourg (pour le coup, c’est de la peinture, avec natures mortes dans le cas d’Oriane, autant de portraits de fruits, légumes, crustacés et objets de table taillés dans une contagieuse énergie de couleurs vives) et sur l’étrange & silencieux monde d’argile de Vera Kox dans la boutique éphémère (pop-up store) du 38 rue Philippe II.


Et puisqu’elle fait du bruit et, déjà, qu’elle en parle en vertu de son titre Etat de bruit  –, je  vous livre mes impressions à chaud sur cette expo (inaugurée ce 27 mars) qui sort des sentiers battus, réunissant non pas des artistes sonores mais 7 artistes qui utilisent le son ou pour qui le son – avec son complice inversé, le silence joue un rôle majeur dans leur travail.


ça se passe à la Konschthal Esch (29 bvd Prince Henri, Esch/Alzette), chaque artiste y a son espace, bien déterminé/délimité, ce qui transforme toute la physionomie du lieu. L’enjeu? Attirer notre attention sur tous ces bruits de fond qui gavent/saturent notre quotidien, nous détournant de l’essentiel.

Dans sa performance transposée en dispositif vidéo, Gabriela Löffel nous parle justement du jargon des financiers qui discutent entre eux, ce bruit de fond lancinant qui détient le pouvoir et renvoie à l’impuissance, sinon à l’incompétence, de nous qui les écoutons.


Sinon, il y a les scies métalliques de Nika Schmitt, qui abrasent lentement mais sûrement un réseau de fins fils jusqu’à leur rupture, toute une suspension robotisée au son à peine audible, mais, pour autant, au grincement perpétuel, en tout cas, une subtile métaphore de la citation «scier la branche sur laquelle on est assis», et une façon à la fois de questionner les systèmes, les moments de fracture et de critiquer la pensée positiviste qui prétend tout résoudre par la technologie.


Sinon aussi, il y a le spectaculaire projet Tracing a Ghost de Nik Nowak qui, à Java, traite du phénomène du «Sound Horeg», sorte de cavalcade d’énormes systèmes audio mobiles au volume sonore assourdissant qui, à des fins musicales ou de propagande ou de guérilla, circulent de village en village sur des camions ou des bateaux fluviaux. L’artiste documente le phénomène plutôt récent et particulièrement mal vu en ville  –, en un wallpaper où se mélangent des photos d’archives, sur base desquelles il crée des sculptures.


Et puis, il y a Open Group, un collectif ukrainien celui-là qui, à la Biennale de Venise de 2024,  a été accueilli dans le Pavillon polonais qui transforme une salle en un bar lounge assez glauque: deux films y sont projetés où les protagonistes reproduisent de mémoire les sons de la guerre… invitant le public à les répéter. C’est poignant, et du reste, personne ne se risque à participer à ce sinistre format karaoké


Notez encore la façon dont le tandem David Brognon & Stéphanie Rollin récemment sélectionné pour le Prix Marcel Duchamp 2026  – rend tangible l’expérience du temps… à la faveur de deux juke-box objets de divertissement et de consommation qui, à défaut de diffuser des mélodies, proposent… des minutes de silence liées à des moments divers, toujours bouleversants, catastrophes ou attentats, des événements… que le visiteur a tôt fait de refouler… d’autant que les silences n’en sont pas vraiment, puisque l’on perçoit un chant d’oiseau, un raclement de gorge, des rires d’enfants.

En fait, 24 Silence, projet à haut potentiel sensible, censé susciter l’empathie, soulève la question de savoir si le deuil collectif est encore possible aujourd’hui ou s’il n’est plus qu’une mise en scène  et c’est encore plus interpellant dans le contexte géopolitique actuel (visuel ci-dessus: Brognon Rollin, 24h Silence (157-282min_1440min), 2020 © Leslie Artamonow).


Etat de bruit, ça ne se rate sous aucun prétexte, jusqu’au 20 septembre, infos: konschthal.lu



Et puisqu’on est à Esch, on y reste, le temps d’une incursion au 2e étage du Escher Theater, là où Danielle Igniti initie un programme d’expos intitulé Trampoline, lequel, comme son titre le suggère, est susceptible de servir de tremplin à des jeunes artistes en quête de visibilité - sur l’année, la curatrice prévoit un cycle de 3 rendez-vous consacré à la création émergente.


Pour l’heure, c’est Arthur Delhaye et Robin Bigret qui s’y collent, faisant naître The World is a Stage  au demeurant, tous deux sont monteurs à la Konschthal Esch.


Avec Têtes farcies, Arthur prend au pied de la lettre l’expression «ça me sort par tous les trous», une locution familière signifiant l’agacement quant aux flux d’infos et de fake news qui nous gavent en permanence, une locution que l’artiste matérialise en un alignement de blanches têtes en résine acrylique, toutes identiques, toutes anonymes, d’où, de la bouche, des oreilles, des yeux et des narines, giclent des bâtonnets (boudins) en silicone multicolores (visuel ci-dessus).


Ailleurs, c’est dans des filets en macramé que le même Arthur suspend d’énièmes têtes, parfois aussi lisses que des œufs, en une sorte de sursaut dada.


Quant à Robin, il transpose en résine ou en bronze, sinon en terre cuite des formes industrielles dont l’agencement génère des petites structures composites hybridation de matériaux de récup’, carton mousse, contre-plaqué, sable, éléments métalliques de fixation et balles de golf qui ont chacune une allure de petit théâtre, miroir du faux-semblant. Ou de petite maison qui pastiche le monde, un monde en raccourci/réduit, bricolé à coups de pièces rapportées, hétéroclites, souvent colorées, mais un monde qui tient debout. Et qui aussi, parce que le théâtre est un lieu d’imaginaire, peut se lire comme un accès à un ailleurs…  cosmique.


C’est aussi Robin qui dépose trois oreilles en alu sur une barre d’acier, comme s’il s’agissait de champignons proliférant sur une branche…


On se laisse surprendre jusqu’au 30 avril (du mardi au samedi de 14.00 à 18.00h).


Hop, on file à Luxembourg.



Arrêt au 38 de la rue Philippe II. Là, dans le prototype de cuisine blanche et noire conçu par IMHMV, duo de designers d’intérieur, s’invite Bird in Kitchen, un dialogue avec la sculpture contemporaine, celle d’argile et de porcelaine de Vera Kox, déclinée en de curieuses formes, des hybridations entre objets et créatures, où l’oiseau du titre est introuvable. Et pour cause, ledit titre fait allusion à la façon stylisée de Brancusi d’évoquer un Oiseau dans l’espace en gommant les traits visibles du volatile pour privilégier l’idée de mouvement. En adoptant cette posture, Vera fait mine d’insuffler une vie dans son univers pétrifié.


En fait, tout l’enjeu de son travail, c’est la transformation la métamorphose de la terre en une variation de l’informe qui se fait tantôt organique, tantôt végétal, tantôt banal ustensile domestique, et la transmutation du matériau en une illusion de souplesse ou de déliquescence et c’est le pouvoir narratif de chaque forme, extensible/ variable selon l’environnement dans lequel l’artiste l’installe.


Dans le contexte de la cuisine d’IMHMV, singulier espace de dissimulation aucune poignée ou bouton pour distinguer un tiroir ou une porte , Vera nous propose une partie de cache-cache, disposant ses sculptures dans le placard ou le lave-vaisselle ou le four, sauf que la réelle surprise, c’est que selon son emplacement, chaque sculpture semble animée d’un pouvoir mimétique, devenant ainsi une lavette dans l’évier (visuel ci-dessus, photo: Tun Bisdorff), une denrée dans le frigo en prime, selon sa mise en scène sur de la glace pilée ou du sel, la sculpture absorbant la typicité d’un territoire réactive ce qui a inspiré l’artiste dans ses projets au Spitzberg et en Ethiopie.


Ultime notion: l’empreinte. Celle du tissu sur lequel, au point de départ, Vera déroule sa terre… qui garde en mémoire et en apparence ces petites traces aux allures d’écailles ou de squames… histoire de parachever la fable de la glaise sensible qui mue comme une peau.


Dans l’expo, un dernier «bird» à lire donc comme une irruption de l’inattendu ou du décalé , à savoir: une sculpture murale circulaire, une lune noire habitée d’un léger relief, sachant qu’obtenir du noir profond en céramique est aussi techniquement complexe et exigeant que son résultat est sublime.


Vera Kox ou la restitution poétique de l’étrangeté de la vie, c’est irrésistible au Pop-up IMHMV… jusqu’au 9 mai (du mardi au samedi de 11.00 à 18.00h).


Ce qu’il faut encore savoir de Vera Kox, artiste germano-luxembourgeoise (née en 1984), outre un rappel de son expo personnelle Sentient Soil à la Konschthal Esch (2024-2025), outre qu’une de ses œuvres intègre la collection Mudam, c’est qu’elle vient de créer to lower grounds, above devant la nouvelle extension du Lycée Technique du Centre, un jeu d’apparition/disparition/réapparition de poutres industrielles jaunes dans le sol meuble parce que recouvert de sable.



Terminus Mudam.

Rencontre avec les contradictions et absurdités de la création de Simon Fujiwara, un miroir tendu tant à notre monde frénétique et saturé d’images qu’aux personnelles expériences de vie de l’artiste. Résultat? Un parcours ludique, surréaliste et souvent déstabilisant. Du reste, j’en suis toujours à chercher le fil conducteur… dans ce qui a l’allure d’un patchwork, en surlignant toutefois la qualité du savoir-faire, des divers outils mobilisés, peintures, sculptures, installations, photos.


Pour le dire au pas de charge, tout commence dans le grand hall avec Who the Bear (Qui l’ours), un personnage de dessin animé, un stéréotype cartoonesque, omniprésent dans la culture populaire et les parcs d’attractions, qu’il répète à l’envi chaque fois costumé différemment et dans des postures drolatiques, voire acrobatiques, calquées sur le lieu où il se trouve, en passant, Baer pastiche une oeuvre de Warhol, de Matisse et de Picasso, en l’occurrence le célèbre et monumental Guernica, toile cubiste ici détournée les pattes en l’air, «un jour après la bataille» pour l’anecdote, et pour rappel, cette toile fait écho à Picasso and Me, ambitieux panneau gravé et encré réalisé d’après Guernica par Damien Deroubaix, afin de réveiller les gens, exposé au Mudam en 2016.


On passe à la salle dite Hall of Mirrors, où dialoguent (?)  des images de Joanne (206-118), ancienne championne de boxe et reine de beauté, victime d’un scandale - une histoire de circulation non consentie de photos dénudées , tout le stock de Cinquante nuances de Grey (2011) eh oui, Fujiwara a racheté à Oxfam tout le stock restant du roman érotique et le présente comme un monument entre l’excès et la rareté et les Masks (Merkel) (2015-17), soit, des peintures abstraites réalisées à partir du maquillage d’Angela Merkel histoire de mettre à nu la façon dont camouflons ou consolidons le pouvoir.


Et puis, voilà la salle Hope House consacrée à un lieu de mémoire, à savoir: la Maison d’Anne Frank à Amsterdam, devenue un produit de consommation au travers des maquettes en carton du bâtiment vendues dans la boutique du musée Fujiwara interroge ainsi l’icône, l’Holocauste mais aussi la façon dont notre société et nos institutions construisent et parfois marchandisent les récits.


En zigzag, on arrive au chapitre Syphilis: A Conquest pas de commentaire, sauf que Fujiwara qui a contracté la maladie, nous raconte son expérience en la transformant en une aventure fantastique ( !), notamment à la faveur d’une magnifique sculpture, une reproduction réduite et surtout fantasmée du galion de Christophe Colomb, vecteur de l’exportation de l’infection sexuellement transmissible (visuel ci-dessus).


Et c’est par le sexe que le parcours se termine, avec Le Chemin, un hommage à l’acteur pornographique japonais Koh Masaki, mort en 2013 à l’âge de 23 ans. Pour le dire simplement, Fujiwara a isolé un plan d’éjaculation et huit des images composant The Way sont déployées pudiquement derrière un rideau pour saisir un instant extatique  au demeurant abstrait et esthétique en suspens entre présence et absence, vie et mort.


Le parcours, qui s’intitule A Whole New World, reste accessible au Mudam - Musée d’Art moderne Grand-Duc Jean, Luxembourg-Kirchberg, jusqu’au 23 août, du mardi au dimanche de 10.00 à 18.00h, le mercredi jusqu’à 21.00h, fermé le lundi. Infos: mudam.com

 
 
 

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