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A l’essentiel

Marie-Anne Lorgé
il y a 6 heures
10 min de lecture

Contrairement à une idée bien ancrée, l’automne n’a pas débuté le 21 septembre, eh non, cette année la nouvelle saison attend l'équinoxe… ce mercredi 23 septembre.


Il n’empêche, la terre a déjà entamé son travail de mémoire, elle nous raconte ses songes de nuits d’été en descendant l’abat-jour de la lumière, en semant des brouillards, en mettant des petites laines sur les aubes et les crépuscules. C’est le temps du cynorrhodon (ou poil à gratter), le faux-fruit de l'églantier, le temps des feuilles roussies, des glands dans les cours de récré, des courges et des choux.


Quelques chapiteaux encore, mais plus de festivals, les tréteaux se retirent comme une marée…


Par contre, dans les musées et les galeries, on s’agite. J’ai au moins 9 expos dans mon cartable. Et il s’en annonce encore en rafale – et sans doute que la Nuit des Galeries, la première au Luxembourg, organisée le vendredi 25 septembre, de 17.00 à 22.00h, par la LAFA (Luxembourg Association for Art Galleries & Practitioners), y est pour quelque chose – bon, à vrai dire, cette «nuit» concerne 9 galeries à travers la ville, soit: MOB-Art Studio, Schortgen, Valérius, Nosbaum Reding, F. Hessler, Ceysson & Bénétière, Subtile, VGalerie et ArtsKoCo.


Je vous emmène dans ma première sélection. En vous signalant d’abord – parce que j’adore tant les ponts que les digressions – que c’est aussi le 25/09 qu’a lieu la Nuit des langues organisée par l’Institut Pierre Werner (IPW): ça se passe dès 18.00h à l’Europa Experience (Bâtiment K. Adenauer, rue J-F.  Kennedy au Kirchberg). Comment sonne l’Europe? Quelles histoires racontent ses idiomes? Réponses en musique, avec aussi du spoken word, des quiz interactifs, des stands participatifs et, point fort, le concert du Ricercar Consort – ah oui, l’événement est également placé sous le signe du 40° anniversaire de l’adhésion du Portugal et de l’Espagne à l’UE.


J’en profite déjà pour vous inviter à cocher dans votre agenda l’hommage à Gisèle Halimi (1927-2020 – «avocate irrespectueuse», engagée fervente défenseuse de la cause des femmes – que l’IPW met en voix à neimënster le jeudi 1er octobre (19.00h) grâce à Annick Cojean, féministe et co-autrice de Une liberté farouche (Grasset, 2020) et Marie-Christine Barrault, pour la lecture d’extraits, interprète aussi de la pièce de théâtre adaptée du livre- Réserv. en ligne: bit.ly/4pzKwTS


Sinon, pour compléter le pont, un rappel, celui du festival «Poésie Plus» à la Kufa (Kulturfabrik Esch) du 25 au 27/09, avec la lecture inaugurale assurée, le 25/09 à 18.30h, par la phénoménale Lisette Lombé.


Hop, c’est parti pour ma sélection. Qui circule de l’Espace Beau Site à Arlon (le temps de revisiter picturalement le paysage avec Dominique Collignon et Cécile Bruynoghe) au Schëfflenger Konschthaus (où Dianes Jodes propose un éventail de ses créations gravées, collagistes, peintes), et de Esch/Alzette (pour la réouverture de la galerie GO Art, ex Schlassgoart, en compagnie de Théid Johanns et Vincent Tartarin) à Luxembourg, où je vous emmène rencontrer Anni Mertens (à la Valerius Gallery), Safouane Bel Slama (à travers la CeCiL’S Box du Cercle Cité) et Maryam Najd à la galerie Nosbaum Reding.

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Et c’est par Maryam  Najd que je commence, par Rhapsodie of the Unseen, parce que cette expo est l’occasion de 2 tables rondes, prévues déjà ce 23, à 18.00h (là, oups, c’est trop tard !) et ce 24/09.


Le 23/09, une conversation intitulée The Paradox of Creativity under Censorship a exploré la relation complexe entre la censure et la création artistique, ainsi que la manière dont les artistes naviguent, réagissent et créent au sein de conditions marquées par la contrainte.


Quant à la seconde table ronde, ce 24/09, à 15.00h (oups, là, c’est presque trop tard), en présence de S.A.R. la Grande-Duchesse Maria Teresa de Luxembourg, c’est une collaboration avec Stand Speak Rise Up!, une initiative internationale engagée dans la lutte contre le viol comme arme de guerre. La discussion réunira Maryam Najd, Chékéba Hachemi, cofondatrice de Stand Speak Rise Up!, Elisabeth Nicoli, fondatrice du Musée de la Femme, ainsi que les artistes afghanes de renom Fatimah Hossaini et Rada Akbar.

 

Et voilà qui donne le ton des œuvres de Maryam Najd.

 

Installée à Anvers depuis 1992, Maryam Najd (née en 1965) est originaire de Téhéran où elle s’est formée à la peinture miniaturiste, elle en garde le goût de l’extrême minutie dans l’exécution des détails, servie par un subtil nuancier de couleurs et des motifs, fleurs & oiseaux, raccords avec une idée de la féminité … aussitôt contrariée par une structure en fer, portée comme un heaume, ce casque en acier rescapé du Moyen Âge censé verrouiller le désir, et d’abord, brider la liberté (visuel ci-dessus: Butterfly Woman, 2024).

 

Parce qu’il est là, l’enjeu de la peinture figurative de Maryam Najd, entrelacer deux mondes,  hybrider le fossé des cultures persanes et occidentales, pour susciter une réflexion sur l’origine, le genre, la sexualité, la politique du corps, le spirituel aussi.

 

Dans sa façon de s’inscrire dans la tradition occidentale sans renoncer à son regard oriental, dans sa critique mais respectueuse et inattendue façon de juxtaposer le contexte oppressif et conflictuel du Moyen-Orient avec l’utopie occidentale, l’artiste questionne le visible face à l’invisible, l’individualité et la beauté nue ou cachée/voilée – cfr sa série sur la chevelure, Shades of Blood (Nuances de sang). Et finalement, la grande page philosophique et existentielle que Maryam ouvre, c’est bien celle, universelle, de la liberté: Est-elle un droit ou un don? Un défi ou une épreuve? Et qu’en est-il de la liberté de transgresser… en sa qualité de femme et d’artiste?

 

Galerie Nosbaum Reding (rue Wiltheim, Luxembourg), Rhapsodie of the Unseen, à ne bouder sous aucun prétexte jusqu’au 3 octobre ­ – dans le contigu espace Projects, expo I'm too young to die de Gilles Pegel… où je vous conduirai tout bientôt. 

 


Petite foulée jusqu’au Cercle Cité, arrêt devant sa vitrine de la rue du Curé baptisée CeCiL’s Box, mini espace d’expo visible 24/7, de jour comme de nuit, dévolu à la création d’artistes jeunes et émergents de la Grande Région.


Et celui qui s’y colle pour l’heure, c’est Safouane Ben Slama qui assemble/agence comme en un puzzle des petits formats photographiques réalisés au quotidien entre 2012 et 2026  au fil de ses pérégrinations, entre Alger et Esch, en passant par la Grèce, la Jordanie, la Palestine. Des images semées par un faux hasard sur le mur, pour raconter un tour du monde d’une humanité désarmante, pour aussi rapprocher des civilisations à hauteur d’homme.

 

Il est dit que l’installation se situe à mi-chemin entre «L’Atlas mnémosyne» de l'historien de l'art allemand Aby  Warburg et la chambre d’un adolescent.  Ce qui est clair, c’est que le travail de compilation de Safouane – qui a ainsi sélectionné dans l’ensemble de ses photos, celles qui gardent à jamais une… intimité – est éminemment émotionnel, comme l’est un journal de bord, tissant des correspondances entre des détails captés/volés qui échappent tant au quidam pressé qu’à l’actualité qui tout dépeint violemment.

 

Le détail en question, c’est… une fleur, surtout des roses – celles qui s’entêtent sur une grille d’ornement, en l’occurrence (visuel ci-dessus) – et ce sont des mains. En même temps, le regard de Safouane s’attarde sur des vertiges, celui du saut d’un homme d’une falaise, en mer Rouge, ou celui de l’ourlet zébrant le désert Douz… – à chaque regardeur de s’approprier une géographie, l’artiste, lui, suggère, un voyage par l’ellipse.

 

En tout cas, ce qui prévaut dans cette mosaïque qui a l’allure d’un chuchotement, c’est un silence, un désir de paix, une mélancolie aussi, une tendresse surtout – c’est ainsi, pour nous parler d’une prison par exemple, que Safouane zoome sur un bouquet, celui vraisemblablement bottelé par un détenu et qu’il nous tend... 

A découvrir et ressentir jusqu’au 6 décembre.

 


Autre petite foulée, jusqu’à la Valerius Gallery (1 Place du Théâtre)… où Anni Mertens (artiste luxembourgeoise, née en 1966, basée à Rotterdam) invente un langage céramique étonnant.

 

C’est du reste sa première expo solo dans cette galerie où elle réunit ses récentes œuvres dans Sort of, Nearly, Suddenly (En quelque sorte, presque, soudainement), titre qui suggère qu’avec l’artiste, non seulement les choses sont rarement ce qu’elles semblent être… mais que le trompe-l’œil est cultivé avec humour, sans sacrifier l’exigence esthétique.

 

Et donc, quoi? Eh bien, des sculptures qui perturbent notre perception du poids et de la texture. Et pour cause, pastichant les formes et la rigidité des matériaux industriels et contenants de chantier, dont caisses, engrenages, tonneaux et autres tuyaux, lesdites sculptures réalisées en céramique cuite et solide réussissent l’exploit de se jouer des apparences, donc, agencées en suspension ou inclinaison, faisant ainsi mine de simuler le mouvement, de tromper l’inerte et l’immobile, soit, d’être aussi souples et élastiques que du caoutchouc (visuel ci-dessus: Dispatched, 2026). Prodigieux simulacre tactile, sensoriel, visuel… d’autant que sur l’engobe, des tons terreux soyeux rivalisent avec des émaux éclatants.

 

Cette instabilité ludique évoque les objets surréalistes en même temps qu’elle suggère notre existentiel entre-deux, entre certitude et doute, tout en insinuant la probable transformation de tout corps, entre devenir et effondrement.


A découvrir jusqu’au 17 octobre. Infos: www.valeriusgallery.com



On file en diagonale jusqu’à Schifflange. Diane Jodes expose (P)review au Schëfflenger Konschthaus, un ensemble d’oeuvres de différentes périodes, issues d’au moins 9 séries (de AsTime Goes by en 2016 à Sleepers en 2026), rejointes par de récentes peintures mâtinées de collages, lesquelles ont des allures de fables où l’artiste jette son regard aussi malicieux que féministe sur notre société avec ses pelures d’oignon – en l’occurrence, dans une récente composition, une sorte d’amazone chassée d’un château-prison à enceinte festonnée et bordée de coquelicots jaunes et rouges, épie du coin de l’oeil un prédateur, un mâle crapaud imbu de sa personne, donc trop gros, prêt à exploser… à moins de se transformer en Prince charmant (visuel ci-dessus). 

 

(P)review, c’est donc un regard à la fois rétrospectif – d’anciennes images sont reconfigurées – et prospectif – le nouveau contexte de l’expo et du lieu fait naître de nouvelles relations inter oeuvres – où gravures, collages, travaux textiles et peintures cohabitent, font lien, s’observent pour donner du sens au monde comme il est absurde, et surtout pour le ralentir.

 

Toujours Diane nous parle du cycle de la vie, de nos joies et de nos peurs. A l’incertitude, toujours elle décoche l’humour, déplace le malaise. Et (P)review confirme une artiste généreuse, attachée à question de la famille, de l’hérédité, de la mémoire – y compris celle de figures du passé, à l’exemple de Vincent et René (2022), une huile qui ressuscite Van Gogh et Magritte en deux objets, une chaise vide et, dessous, deux surréalistes pieds tronqués –, en phase avec les travers et les rêves d’une nature humaine observée au quotidien. Et c’est une délectation de bout en bout.

 

Qui transite notamment par une imagerie façon Norman Rockwell, imbibée de symboles et clichés sexistes ravivant les années 70, si pas 50, que Diane détourne – elle qui, en même temps, partant de photographies de son époux enfant, portraitise un gamin dans sa bulle, entre des maisons qui volent et les petites voitures d’un futur adulte… qui retient le temps.


Qui transite également par le légendaire Dodo, oiseau emblématique de l’île Maurice disparu au XVIIe siècle, que Diane, partant là aussi de photos de famille, de scènes récréatives, met en scène comme une allégorie caustique et colorée de l'apocalypse planétaire imminente. Dans un décor de fin du monde, aucun des personnages –- chacun devenu lui-même un Dodo – ne s’émeut de la situation, en rien conscient d’être la cause du désastre.


Diane Jodes, une artiste attachante pour une œuvre de poésie, du tendre, de la rédemption, du persiflage aussi, et une expo déposée au Schëfflenger Konschthaus comme une irrésistible pérégrination à travers 4 décennies d’une pratique artistique protéiforme qui éclaire le familier, relie la matière, la pensée et le temps, et raconte des histoires qui naissent d’autres histoires.


Jusqu’au 17 octobre, du mercredi au dimanche de 14.00 à 18.00h - chaque dimanche, rencontre avec l’artiste.

 


Direction Esch-sur-Alzette. Arrêt galerie Go Art – l’ancien Schlassgoart, pavillon du centenaire/ ArcelorMittal sur le bd Grande-Duchesse Charlotte – qui, après plusieurs mois de fermeture pour travaux de réfection, accueille Aorta, une expo consacrée aux œuvres de Théid Johanns et de Vincent Tartarin. 


A coups de manipulations numériques, Théid tutoie l’infiniment petit, le presque invisible saisi comme sous la lentille d’un microscope. Ce sont de cellules dont il est question, humaines, végétales, minérales, tout y passe de l’ADN du vivant que l’artiste décline tantôt en une découpe panoramique, tantôt en un chapelet ou chaîne typique de la représentation de la structure moléculaire. Façon plutôt originale de nous parler de champignons, d’agrumes ou de feuilles, et d’ainsi nous rendre attentifs à la vie, à son alphabet fondamental, à sa fragilité, à sa résilience aussi.


Avec Vincent, c’est de sculptures qu’il s’agit, aussi puissantes qu’étranges, des sortes d’élancées écritures dans l’espace, autant de silhouettes d’acier, androgynes, aux proportions singulières – longs bras (sans mains), longs tibias (sans pieds) –-, coiffées chaque fois d’une tête cubique – une abstraction qui privilégie la présence (une présence universelle) plutôt que le portrait – et toutes installées dans des postures improbables, en déséquilibre contrarié (visuel ci-dessus).


Ainsi, somme toute, Aorta réunit deux univers, deux façons de donner du corps au vivant. Jusqu’au 10 octobre – du mardi au samedi, de 14.00 à 18.00h.



Terminus Arlon. Tout le monde descend. C’est l’Espace Beau Site, galerie mezzanine surplombant le garage du même nom, au 321 de l’Avenue de Longwy – ne me dites surtout pas que vous ignorez ce lieu unique, ouvert aux créations qui échappent au modèle du consommer-jeter!  


Pour l’heure, dans de De l’une à l’autre, deux femmes, deux artistes peintres au chevet du paysage.

L’une, Dominique Collignon (de Virton), le représente; l’autre, Cécile Bruynoghe (de Liège), l’interprète.

Deux façons d’aborder ledit paysage, deux approches différentes traduites en palettes et techniques autres – à l’huile sur toile pour l’une, à l’acrylique parfois complétée de fusain ou au pastel  pour l’autre –, donc, deux sensibilités mais une même ferveur. Eminemment contagieuse. Qui fait de cette expo un apaisant voyage au pays du silence, tendu soit par la contemplation ou l’introspection, soit par le geste spontané qui trahit une urgence à dire.


C’est par petites touches denses, par subtiles empâtements et autres transparences ou effets vaporeux, que Dominique Collignon nous fait accéder à l’atmosphère de frondaisons particulières, elle s’y aventure en douceur, à la manière d’un impressionniste, pour en partager l’émotion (visuel ci-dessus).


Avec Cécile Bruynoghe, il est davantage question d’une idée de paysage. Qui surgit de couleurs puissantes, appliquées comme sous une impulsion en traits toniques, tout en osant des plages de blanc.


De l’une à l’autre, c’est un accrochage fluide entre compositions panoramiques et plans rapprochés de deux artistes figuratives, même si Cécile concède un détour vers l’abstraction.


Surtout ce que cette expo prouve, c’est que Pierre François, galeriste passionnant et passionné, affectionne les rencontres, à commencer par celles chargées d’une dimension poétique, ce qui est indubitablement le cas avec Dominique et Cécile.


Le paysage, un territoire essentiel… ressenti/convoqué/arpenté par deux artistes vibratoires, y plonger sans modération jusqu’au 4 octobre – du mardi au vendredi de 10.00 à 12.00h et de 14.00 à18.00h, le samedi jusqu’à 17.00h, et les dimanches 27/09 & 04/10 de 15.00 à 18.00h. Infos: www.espacebeausite.be

 
 
 

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