• Marie-Anne Lorgé

Rendez-vous au carré blanc

«Je suis un terrien, pas une terrine»: ça, c’est Julien Turgis qui le dit, un acteur «très particulier» qui donne corps et voix à Loretta Strong, pièce de Copi actuellement mise en scène par François Baldassare dans une bulle transparente (photo ci-dessous © Canopée), installée dans l’amphithéâtre du Kirchberg (Luxembourg): point de départ d’un festival encore inédit, baptisé «RDV au carré blanc».


Ça démarre ce 15 septembre, donc, ça urge…


Ce qui ne m’empêche pas d’évoquer aussi un autre rendez-vous singulier, celui que Sandy Flinto et Pierrick Grobéty (Cie Eddi van Tsui) nous fixent à la Kulturfabrik (Kufa, Esch/Alzette), là, où, le samedi18 septembre, pour clôturer en beauté leurs trois années de résidence artistique au sein du centre culturel eschois, ils présentent l’adaptation cinématographique d’Ecological Anxiety Disorder, une fable dystopique chorégraphiée (projection à 17.00h, suivie, à18.00h, d’une rencontre-débat). Au programme encore, entre autres, à 20.30h, la performance pluridisciplinaire La fin d’Ophélie, avec Tom Nisse (texte et lecture scénique) et Eva Aubigny (danse). Infos & réserv. tél.: 55.44.93-1, mail@kulturfabrik.lu


Mais donc, zoom sur «Carré blanc».



Une première fois, ça mérite toujours qu’on s’y attarde. En l’occurrence, il s’agit donc de la toute première édition du festival intitulé «RDV au carré blanc». Titre qui fait référence à la carte blanche – ils sont vingt artistes d’ici et d’ailleurs à vous proposer un florilège théâtral, circassien, clownesque, musical, danseur, gestuel ou poète –, mais titre aussi choisi comme un contre-pied parfaitement décalé à la signalétique télévisuelle apparue en 1961 comme une forme de censure (le redouté… carré blanc !).


En clair, c’est un souffle de liberté qui souffle sur «Carré blanc», où le spectateur peut à loisir picorer ce qui lui plaît dans le bienveillant panel des 15 spectacles et ateliers participatifs montés en neige 8 jours durant, du 15 au 22 septembre, sur ce site particulier qu’est donc l’amphithéâtre (du Parc central) du Kirchberg. C’est du total plein air, donc, pensez à la petite laine ou… au parapluie.


Genèse.


«RDV au carré blanc» est un projet-pilote mis sur pied par Canopée, une asbl qui non seulement est un lieu de production mais également une résidence d’artistes (ouverte pour qui, plasticien, comédien, musicien et cetera, est à la recherche d’un hébergement temporaire). La maison, nichée au Pfaffenthal, est flanquée d’un magnifique jardin/potager où les légumes se savourent autant que de réguliers moments artistiques (ateliers, performances, concerts).


C’est une maison blanche qui bourdonne comme une ruche, c’est une bulle de créativité rompue au partage, surtout joyeux. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le festival est à l’image de la maison. Conçu en pleine pandémie, prévu pour septembre 2020 et donc reporté aujourd’hui, il se veut une aventure de mise en commun d’un plateau et de techniques au service d’univers créatifs divers, et contribuer ainsi à la relance du spectacle vivant au Luxembourg, dans une démarche de diffusion et d’économie durables. Notez que si la réservation est obligatoire (contact@canopee-asbl.com), le prix est libre (ça fonctionne… au chapeau !).

Aux commandes de Canopée, il y a Tessy Fritz et François Baldassare, metteur en scène et réalisateur, à qui l’on doit notamment Borderlovers, portrait documentaire (25’, 2019) du duo de peintres portugais Pedro Amaral et Ivo Bassanti, venus (en 2018) en résidence de création au Luxembourg et «qui ont le désir de sauver le monde par la beauté» (portait intégré au Catalogue du Short Film Corner du Festival de Cannes 2021) et Saltimbanques, un portrait documentaire (15’) sur Sonia Lettmann, l'accordéoniste de rue de 82 ans, qui «nous plonge dans son monde de la joie de vivre».


A qui l’on doit aussi Endstatioun (2021), un court-métrage de fiction de 15’ (soutenu par le Film Fund Luxembourg), qui «expose sous forme dramatico-humoristique un moment de la vie de Denis, un quadragénaire désœuvré et malchanceux, qui réalise à ses dépens que croire au Père Noël n’est pas un jeu d’enfant». Avec entre autres Pitt Simon, Lilia Baume, Pablo Andres, Joël Delsaut et Annette Schlechter.

Endstatioun sera projeté en avant-première au Cinéma Starlight (CNA) à Dudelange, le lundi 27 septembre, à 19.30h.


En attendant, François Baldassare, fasciné par la trajectoire de destins marginaux, et par l’enfermement mental, met donc en scène Loretta Strong du romancer et dramaturge argentin Raúl Damonte Botana, dit Copi, né en 1939 à Buenos Aires et mort du sida en 1987 à Paris un auteur «vraiment à la marge», incisif et à l’univers excentrique, auquel François s’était déjà frotté en 2013, avec le monologue Le frigo dépeignant la réalité triste de personnages profondément solitaires, «qui valsent violemment avec une fin inéluctable».


Pour l’heure, Loretta Strong – monologue performatif en français de 45 à 50‘ – est le pivot du «Festival RDV au carré blanc», autour duquel, en parallèle, gravite la constellation des autres petites formules de spectacles, dont (dans le désordre) le cracheur de feu et jongleur El Nikito, la poésie cartomancienne (Poemance) de Joël Delsaut, le concert de Serge Tonnar, celui, déjanté, de Sales Fée (Audrey Lebastard, Romain Di Loreto, Fabien et Joanna Bertrand) ou celui de Sascha Ley & Laurent Peyfert, la chorégraphie Side by side d’Annick Pütz & Sakiko Idei ou As you want de la Cie AWA, hormis les workshops (impro théâtre de Thierry Van Wambeke, acro yoga de Sarah Cattani, pole dance de Scirly Cinelli) et les dj sets (de Franck Collin aka Fleck E.S.C., de Gustavo Morales et de Céline Agnès alias Cat Claw).


Et donc Loretta Strong, programmé tous les jours, à 20.30h, nous parle d’un être solitaire. «Qui s’invente une farandole, une fantasmagorie; on est dans l’acceptation de soi, de sa personnalité, de sa sexualité», dit François, et «ça a l’air de se tramer dans l’espace». «Loretta veut sortir, peu importe vers où, peu importe comment, peu importe sous quelle forme ou apparence; elle veut échapper à ceux qui la poursuivent; elle veut fuir son univers clos et enfin exploser. Loretta doit semer de l'or sur l'étoile Bételgeuse et rayonner de plus belle!».


C’est «une virée dans nos corps aux désirs contradictoires et informulables, une invitation à nous ressaisir de la question de l’identité et de la liberté qu’il nous reste à conquérir sur ce point».


La première, c’est donc ce mercredi 15 septembre, et ça ne se rate pas.


Infos: www.canopee-asbl.com

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