top of page
  • Marie-Anne Lorgé

Par où souffle le vent



Sur fond de flamenco – le FlamencoFestival Esch, le rendez-vous annuel des amateurs de l’art flamenco, bat son plein jusqu’au 27 mai (pas question de zapper Cristina Aguilera dans son spectacle Tarab, mot signifiant dans la culture arable un état d’ivresse spirituelle, ce, le 26 mai, 20.00h, à la Kulturfabrik...


Sur fond de Luxembourg Museum Days (Hop Hop an de musée) ces 20 et 21 mai (on se met en route de suite !) – au milieu des multiples visites guidées et ateliers organisés par/dans tous les musées du pays, cochez les performances de Ligia Lewis au Mudam, chaque fois à 15.00h: la chorégraphe y présente une adaptation pour 4 danseurs de son œuvre deader than dead de 2020, structurée comme un lamento, une longue lamentation sans fin qui se dissout au fur et à mesure qu’elle progresse….


Sur fond de marionnettes – c’est le village de Tadler (Esch-sur-Sûre) qui, dans pas moins de 14 scènes insolites (granges, garages et l’église), accueillera le Marionettefestival entre le 26 et le 29 mai, une 9e édition désormais pilotée par l’association Esch(t)Kultur: au foisonnant programme, des formes contemporaines de théâtre d’objets, marionnettes sur table, théâtre d’ombres, visuel ou musical (infos: www.marionettefestival.lu) – il est conseillé de réserver, je vous en reparlerai.


Et sur fond de Nuit des idées – organisée par l’Institut Pierre Werner et l’Institut français, la «Nuit des idées» 2023 aura lieu le 23 mai, 19.00h, à neimënster sur le thème Plus? qui permet d’aborder la question de l’adaptation de nos modes de vie actuels aux défis écologiques planétaires, mais aussi le sujet de la sobriété et les possibilités d’action que l’on peut avoir pour répondre aux changements que l’on devra faire. Cette «Nuit» propose une conférence de l’essayiste Antoine Buéno, auteur du livre L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu (Flammarion 2022) et 3 tables rondes (avec notamment le chef végétal René Mathieu, l’historienne spécialiste de la mode Audrey Millet et le chercheur au List Thomas Gibon) suivies de discussions avec le public – infos: www.ipw.lu


Sur tous ces fonds/fronts, le mois de mai fait flotter les drapeaux (visuel ci-dessus: Feeling closer to all directions de Marco Godinho, je vous explique ci-après), ce qui ne m’empêche pas d’aussi vous parler de l’univers de la plasticienne luxembourgo-mexicaine Hisae Ikenaga qui fait percoler l’humour dans le détournement (artisanal) d’objets quotidiens (industriels).



C’est au Cercle Cité, à hauteur de la vitrine de la rue du Curé, la «Cecil’s Box» visible de jour comme de nuit, que Hisae Ikenaga dépose son Visceral rack (visuel ci-dessus ©Cercle Cité IK): je vous en cause d’autant que l’artiste, lauréate du Prix LEAP 2020, vient de remporter un appel à projets lancé par Kultur|lx – son installation Industriel-viscéral sera pour la cause présentée en septembre à Berlin, à la Saarländische Galerie – et qu’en prime, elle expose actuellement au CAW de Walferdange: intitulée Back in Those Days, cette expo qui rassemble des oeuvres réalisées depuis 2008, interrogeant notamment la poésie des objets, expire déjà ce 21 mai (finissage à 15.00h, avec visite guidée par l’artiste), c’est dire si ça urge. Je vous raconte en bout de post.



Bien sûr, impossible de bouder l’EMoP (Mois européen de la photographie). Dont l’une belles des belles perles s’appelle Dayanita Singh, artiste solaire au regard singulier porté sur l’archive, la musique, la disparition, le genre, l’amitié. Au Mudam, l’expo Dancing with my Camera est la plus importante exposition dédiée à ce jour à la photographe indienne, disciple du noir & blanc, qui accorde un rôle essentiel à l’intuition, l’artiste «puisant dans ses archives des photographies qu’elle associe, combine et réinterprète pour aboutir à des assemblages temporaires au sein desquels se mêlent, avec une grande fluidité, les temporalités, les lieux, les figures humaines et les objets» (visuel ci-dessus: Mona Montage VII, 2021© Dayanita Singh). Et le tout mis en scène en des structures modulaires, des meubles-étagères dépliables/repliables comme des paravents, sinon en des coffres, ceux-là qui disent le voyage et, donc, la circulation de la photographie, son potentiel narratif, en même temps que la relation plus intime qu’elle établit avec le regardeur.


C’est une expo d’une invention formelle inédite et d’une humanité enthousiaste, à ne snober sous aucun prétexte – jusqu’au 30 septembre. Forcément, je m’y attarderai longuement dans mon prochain post.


Et certes, de l’EmoP, il reste encore beaucoup à dire. Dont de l’expo Je est un autre au MNAHA, où huit artistes, Krystyna Dul, Corina Gertz, Katinka Goldberg, Lívia Melzi, Bruno Oliveira, Zanele Muholi, Lunga Ntila et Frida Orupabo, sont appelés à explorer le thème de l’identité par une approche diverse et variée (jusqu’au 22 octobre). Dont Je suis moi, je suis toi à neimënster, où les 4 photographes Krystyna Dul, Eman Khokhar, Celeste Leeuwenburg et Aneta Grzeszykowska abordent toutes des thèmes liés à la relation universelle mère-fille (jusqu’au 1er juin).


Sans compter que les Rotondes accueillent en ce moment le «Festival des fuites de lumière», ou Light Leaks Festival, qui met l’accent «sur la vie quotidienne et les témoignages urbains à travers les yeux des photographes». Au programme, la narration dans la photographie de rue, le photojournalisme et la photographie documentaire, une exposition en plein air dans la cour des Rotondes, une plateforme d'échange entre professionnels et amateurs, des ateliers, un marché du matos, des revues de portfolios, aussi un Open Wall et un DiscoverBox, etc. Infos: www.rotondes.lu


Remarquez aussi que c’est aux mêmes Rotondes (Bonnevoie) que la culture Hip Hop fait son show, sous toutes ses coutures, avec un marathon du genre le 25 mai, à 19.00h, suivi en juin de Block Party - 50 years of hip hop.



Tout à trac, je me permets une parenthèse pour vous conduire à la galerie Nosbaum Reding (2 rue Wiltheim, Luxembourg) qui rend hommage au peintre luxembourgeois Gast Michels, né en 1954, décédé en 2013, il y a 10 ans. Hommage concentré sur une série de toiles datant de 1994, avec ajout de sculptures, quatre bateaux ivres (de 1999 et 2000), des «dessins en acier» dans l’espace, sorte de transposition en 3 dimensions des thèmes marins (dixit Le petit baigneur, La flotte) qui habitent certaines compositions aussi lumineuses que faussement naïvo-abstraites d’une autre série de 2004 qui sent le Provence, en tout cas dominée par le bleu, le rouge et le jaune, un trio chromatique devenu la marque de fabrique de l’artiste.


Fin 2022, le Cercle Cité et le Musée national d’histoire et d’art avaient présenté la première rétrospective exhaustive de l’artiste, retraçant les 30 ans de sa carrière, surlignant son langage pictural graphique unique, composé d’objets et de symboles ou signes souvent archaïques (flèches, croix, roues, lettres et autres motifs géométriques), tout un univers formel figurant/traduisant la façon dont Michels analysait tout ce qu’il observait de son environnement. Le pays (d’abord le Luxembourg) et la relation de l’homme à la forêt hantent l’œuvre, mais c’est une réalité autre, décomposée, moulinée dans un vaste florilège figuratif – visuel ci-dessus: Scène mythologique, 1994, acrylique et bâton d’huile sur toile, 160 x 200cm).


Et pourquoi 1994? C’est l’année où Gast Michels «commence à utiliser l’ordinateur en tant qu’outil de conception polyvalent lui permettant de réaliser des collages numériques, qu’il compète alors par des interventions picturales «analogues»» (Gast Michels Estate).


Et pourquoi tout court? La réponse tient de l’amitié, Alex Reding ayant bien connu l’homme et l’artiste. D’où, immersion enthousiaste jusqu’au 17 juin – www.nosbaumreding.com



Parenthèse encore sur Sanctuary, chez Fellner Contemporary (galerie de la même rue Wiltheim, au Marché-aux-Poissons) une exposition commune de Sophia Juergens (L) et Genevieve Stone (UK), spécialement conçue pour le lieu de l'exposition, avec des peintures et des sculptures en tissu (visuel ci-dessus).

«Il s'agit de la perception de la nature comme abri, comme environnement que nous pouvons vivre de près, et la sensation de la croissance et de l'opulence.

Chez l'une comme chez l'autre, cela est mis en œuvre avec un grand plaisir des couleurs et se renforce mutuellement». Expo accessible jusqu’au 3 juin.


Allez, il est l’heure… de voir par où souffle le vent …



«Je voudrais être un arbre, boire à l’eau des orages/ pour nourrir la terre, être ami des oiseaux/ et puis avoir la tête si haut dans les nuages/pour qu’aucun homme ne puisse y planter un drapeau»: mini extrait de la chanson Fatigué de Renaud…, un brin réfractaire au lever des couleurs…


Pour autant, les drapeaux tiennent une place constante dans l’art depuis la grande peinture d’histoire jusqu’aux installations contemporaines…


Et des drapeaux, il en flotte actuellement dans toute la Ville de Luxembourg, réalisés par 8 artistes et designers «invités à remettre en question le drapeau non seulement d’un point de vue formel mais aussi conceptuel, en transposant et en réévaluant leur pratique sur ce support spécifique et dans l’espace public». Voilà tout l’enjeu de What the Flag?! in Luxembourg, un parcours – accessible au tout public à l’aide d’une carte – qui relie le Cercle Cité, le «Casino», la Place de Metz, Place des Martyrs, Place de Paris, le Schluechthaus (Hollerich), le LUCA (Luxembourg Center for Architecture, Clausen) et les Rotondes.

Donc, un parcours reliant les 8 lieux qui sont en fait les emplacements centraux de cet incubateur tant attendu qu’est… l’European Design Festival 2023, officiellement inauguré le mercredi 31 mai, à 17.00h au Cercle Cité, d’où, d’ailleurs, What the Flag?! prend son envol (la carte du parcours est déjà disponible à l’accueil de son espace d’expo Ratskeller).


Toujours est-il que de drapeaux, de leurs significations et utilisations (territoriales, signalétiques, politiques, idéologiques et autrement détournées ou créatives), on n’a pas fini d’en parler. Déjà, repérez celui de Julien Hübsch sur le fronton du Cercle Cité, Place d’Armes, qui, pour évoquer la migration et le passé industriel, insère des glitchs dans un bleu inspiré du drapeau européen, remarquez dans la foulée, sur la façade du «Casino», l’étendard noir/blanc de Reza Kianpour, où l’on voit l’artiste suspendu en taille réelle mais de dos, métaphore de l’idée à laquelle il s’accroche, à savoir: «s’intégrer mais ne pas lâcher ses origines» (visuel ci-dessus ©IK).


Place de Metz, Marco Godinho compose une rose des vents, avec quatre directions imprimées en toutes lettres, Closer to the north, Closer to the south, Closer to the east et Closer to the west, chaque point cardinal se fondant dans un ton différent (revoir le tout premier visuel en tête de post, photo Cercle Cité). A la Place de Paris, Miriam Rosner combine 193 drapeaux en une sorte de mosaïque trempée dans les couleurs luxembourgeoises. A coté du bâtiment LUCA, Sarah Schleich repense le drapeau comme un médium textile, «en y injectant les paradoxes générés par les stéréotypes» et cette grande œuvre textile est installée sur une structure de tuyaux de cuivre construite sur mesure – j’en profite pour vous signaler, raccord avec l’European Design Festival, la projection audit LUCA, le 2 juin, à 19.00h, de Mon Oncle (1958), un des grands chefs-d'œuvre du réalisateur français Jacques Tati.


Quant aux drapeaux de Vera Kox, une évocation de paysage organique imaginaire, saisi aux quatre saisons, avec plantes survivant en milieu(x) hostile(s), ils sont placés à l’entrée du site des Rotondes.


Chaussez vos baskets, et suivez la piste aux bannières… jusqu’au 16 juin, sachant que tous les drapeaux sont «faits de tissus recyclés à partir de bouteilles de plastique» et que sous l’effet du vent et de la pluie, ils s’abîment d’autant plus rapidement, ce qui nécessite de les changer endéans les 3 mois, du moins pour ceux qui servent à la signalétique. Une cuisine logistique qui rend ces «girouettes» sympathiques…


Et hop (enfin), rencontre avec Hisae Ikenaga



La rencontre commence rue du Curé, devant la Cecil’sBox, la vitrine du Cercle Cité qu’Hisae remplit d’étagères et de bocaux en verre, d’ustensiles et plateaux en acier évoquant à la fois une cuisine en pagaille et le laboratoire d’un médecin légiste ou d’un paléontologue débordé (visuel ci-dessus © Cercle Cité IK). C’est que, voilà, sur les étagères et dans les bocaux s’entassent des formes ambiguës, entre objets et créatures organiques, entre instruments chirurgicaux, tronçons équivoques (tuyau ou intestin?) et fragments alimentaires, voire gros macaronis évadés d’une casserole. En fait, autant d’éléments en céramique, couleur d’argile blanche et dont le façonnage main reste délibérément visible. Soit, au final, une sorte de nature morte… où l’inanimé retrouve une dynamique propre.


Donc, une composition (sculpture installatoire) où prévalent l’accumulation, le chaos, la défection, le laisser aller, ce qui n’empêche pas le débordement d’être esthétique, paradoxalement attachant, sinon humain. Une composition étrange, certes, mais particulièrement malicieuse – en témoigne son titre: Visceral rack qui brouille les temporalités, les matières, les procédés (l’artisanal et l’industriel) et qui, surtout, déroute les significations et les usages. A découvrir jusqu'au 27 août.


On retrouve ce goût du quotidien modifié, au CAW, galerie de Walferdange, un espace, à l'origine une maison, qui «permet de profiter pleinement du sentiment d'intimité recherché».



L’univers serait domestique, on est chez Hisae comme chez soi, il y a du bois et de l’acier chromé, des meubles et des tubes, c’est le règne de la ligne, de l’épure, un clin d’œil au design censé caractériser un art de vivre, mais dont un vent de folie douce bouscule les fonctions. Rabattant par exemple les pieds (noirs) d’une table (panneau stratifié de ton noyer), l’objet ainsi devenu inutile s’accroche au mur comme un tableau, et l’artiste de décliner une variation dudit tableau mural, abstrait, géométrique, au graphisme très simplifié, comme un Mondrian qui aurait gommé ses couleurs: au final, changement de dimensions, passage d’une nature matérielle à son essence, humour en perfusion.


La table, on la retrouve dans une oeuvre de 2013, à la faveur d’un ingénieux et miraculeux travail de menuiserie: une fois dépliée, la table révèle une partie centrale taillée en lamelles, de fines claires-voies comparables aux persiennes, celles-là qui filtrent la lumière et les ombres, mais, en l’occurrence, doublées d’un procédé d’animation de dessin, ou Scanimation, du coup, les silhouettes apparaissant lors du dépliage de la table seraient les doubles graphiques, et en mouvement, des personnages réels qui ont précisément déployé ladite table, laquelle se transforme en un lieu de l’illusion, non plus du prosaïque repas.


Et le jeu continue. Celui de l’absence/présence. Avec la chaise, pièce fonctionnelle basique, mais narrative aussi, littéraire et théâtrale, symbole à la fois de l’attente, de la solitude et de l’absurde (dixit Ionesco). En fait, il s’agit de plusieurs chaises, toutes mutilées et emboîtées en un volume, un cube, qui somme toute fait référence au sculpteur César, à l’un des gestes les plus radicaux de l'art du XXe siècle: la compression.


On passe au mobilier récupéré, avec 3 pièces – bibliothèque, table de chevet et cadre – imbriquées l’une dans l’autre en parfait déséquilibre. Une drolatique perturbation de l’ordre établi de l’espace domestique qui résulterait d’un phénomène surnaturel ou, plus banalement, d’un déménagement trop hâtif. Alors que l’humain est absent, les objets semblent soudainement animés de pouvoirs surnaturels (visuel ci-dessus). Toujours est-il que cette mise en scène me fait furieusement penser à une autre balise de l’Histoire de l’art, portée par le couple de photographes allemands Anna et Bernhard Blume, qui, à la fin des années 80, multipliait les effets visuels, créant un univers étrange, irrationnel et jubilatoire, offrant en passant une critique doucement subversive des codes de la société.


De construction en déconstruction, l’expo nous conduit à une série de maquettes, en tout cas de petits formats. Dont Palette de couleurs (2011), avec un porte-revues et deux égouttoirs, à vaisselle et à couverts, émaillés par de la peinture rouge, bleue et jaune, déposés retournés sur des tréteaux: il suffit ainsi d’un seul geste, d’une simple inversion de position de l’objet, ready-made, pour que sa familiarité s’en trouve chamboulée, que sa trivialité s’élève au rang d’œuvre d’art (bonjour Duchamp).


Dont aussi Livre siamois (2008) – soit, deux livres de Gabriel Garcia Marquez reliés dans le ventre de leurs pages. Dont enfin Apparemment il y avait un terrain de golf à côté de cette plage (2009), avec des balles de golf incrustées dans des petites roches calcaires, du corail blanc: télescopage en une formule ironique du vivant et de l’inerte, de la géologie et de la vanité humaine, de l’antédiluvien et de l’éphémère, de la biodiversité et d’un certain luxe profanateur.


Mais tout est loin d’être dit. Alors, hâtez-vous de rencontrer l’univers surréaliste de cette artiste joyeusement transgresseuse, qui se joue des arts constitués et qui, conteuse inclassable, parle à l’oreille de la poésie des objets. Rendez-vous, vite et sans modération, au CAW de Walferdange – avec, pour rappel, une visite guidée par l’artiste à 15.00h, ce dimanche 21 mai.

82 vues

Comments


bottom of page