• Marie-Anne Lorgé

On ne lâche pas l’affaire

«Il est grand temps de rallumer les étoiles»: Guillaume Apollinaire ne croyait pas si bien dire. En cette période d’horizon bas, de soir qui se noie dans le jour, les étoiles se déguisent en ampoules LED. Dans mon village, ça scintille et clignote même dans les étables.

On se prend à avoir moins peur.


On imagine avoir plus chaud.


Du reste, le point de lumière peut jaillir du feu. C’est ainsi que les brandons chassent traditionnellement l’hiver. Certes, pas avant le carnaval. Mais on s’y prépare déjà, du moins la sculptrice Florence Hoffmann qui boutera le feu à sa géante sculpture de bois et de paille, un papillon de 4m50 x 4m50 (photo ci-dessous), ce samedi 18 décembre, à 17.00h, à Fingig – à 2,5 kms de Clémency – , rue An der Laach (en haut de la colline à la lisière du bois).



Il s’agit d’un papillon de nuit, qui, comme tous les lépidoptères, est irrémédiablement fasciné par la lumière, et fatalement, puisqu’il s’y brûle les ailes. Double peine pour cette fragile incarnation de l’éphémère.

En tout cas, le papillon de Florence est la première sculpture de feu à être produite au Luxembourg, préfigurant le "Feierfestival" de la commune Käerjeng, qui, labellisé Esch 2022, accueillera les créations de 8 artistes internationaux du 1er au 5 mars (leur mise à feu est prévue le 6 mars, à partir de 18.00h –- préparez le vin chaud !).


En attendant, je vous propose de quoi allumer vos jours. Et dans ma piste aux étoiles, il y a les lanternes de Noguchi au Mudam – je vous en parlerai juste avant Noël, à cause de leur coefficient magique (mais prenez-en une dose dès aujourd’hui) – et il y a John Madu, sa peinture figurative ancrée dans notre temps, mouvements Black Lives Matter et #MeToo y compris, mais que ses clins d’œil prennent à contre-pied. Avec Madu, l’art est un moyen de repenser le monde: pas question de s’habituer à tout, pas plus que de (se) faire violence.


Pour rencontrer Madu, une voix (picturale) unique qui sape les stéréotypes de façon solaire – c’est même très joyeux, et frondeur – rendez-vous à la galerie Zidoun-Bossuyt (lire en bout de post).


Et puis, à la galerie Simoncini, au n° 6 de la rue Notre-Dame, il y a Ann Vinck, qui met en scène, par la peinture et la terre cuite, «les figures d’un bestiaire picaresque, tonitruant ou amoureux» (dixit André Simoncini).


Enfin, à deux pas de là, il y a le homard d’Ugo Li accroché dans la toute nouvelle galerie Reuter-Bausch, précisément sise au14 rue Notre-Dame (Luxembourg).



En octobre, Julie Reuter travaillait encore pour les 2 Musées de la Ville de Luxembourg – on lui doit d’avoir curaté l’expo Collectionner, une sacrée mission au Lëtzebuerg City Museum (toujours accessible jusqu’au 3 juillet) – et la voilà qui saute le pas, qui réalise un rêve, devenir galeriste indépendante afin d’être au mieux au chevet de la création émergente.


Et c’est ainsi que son expo inaugurale fait cohabiter quatre jeunes talents, Julien Hübsch (par ailleurs nominé au Prix d’Art Robert Schuman, exposé à Sarrebruck jusqu’au 9 janvier, dont les œuvres environnementales sont des assemblages d’objets trouvés, des façons de sublimer les traces de chantiers afin de modifier notre perception de l’espace urbain), Pit Riewer (découvert au Salon du CAL 2021, adepte d‘une peinture atmosphérique qui explore le sens de la surface et la sensibilité des couleurs, leur luminosité, où le temps s’immobilise, où l’attente suinte au travers d’une imagerie qui flotte entre figuration et abstraction mais toujours personnelle et sauvée de la banalité du quotidien, photo ci-dessus), Valentin van der Meulen (un Lillois qui vit à Paris, dont les fusains interrogent l’altération, la construction de l’identité aussi) et enfin, Ugo Li, artiste parisien que Julie suit depuis un an, qui s’approprie les signes visuels de la société d’aujourd’hui, les retire de leur contexte d’origine pour les réinterpréter en y projetant ses émotions.


En l’occurrence, au homard, Ugo Li voue une tendresse particulière, décryptant son anatomie à l’égal d’une créature vivante qui a du coeur – de quoi vous ôter à jamais l’envie de l’ébouillanter. En une série d’huiles sur papier, l’artiste livre alors à la queue leu-leu l’anatomie du cerveau, du canard, de l’oiseau, celle aussi… du futur. Et plus paradoxalement, celle de la guerre.


Tout ce petit monde se retrouve à la Reuter-Bausch Art Gallery jusqu’au 8 janvier, du mardi au samedi, de 14.00 à 18.00h. Tél.: 691.902.264, www.reuterbausch.lu


A la rue Notre-Dame, restons-y, en compagnie d’Ann Vinck (photo ci-dessous).



L’instinct et le désir perfusent toujours l’art éminemment protéiforme d’Ann Vinck.


Sur la vaste toile, un espace abstrait, aussi cosmique qu’aquatique, les formes, qui tiennent autant du geste d’écriture que de la micro particule, ou de l’amibe, gravitent librement, comme en une roue invisible, celle du cycle des causes et conséquences liées à l’existence des êtres sensibles.


Au précédent tourbillon serré de signes-couleurs succède aujourd’hui un souffle ample, sinon une marée douce, où les fonds assagis aspirent la vie dans un rythme épuré. Ça respire, ce qui n’empêche pas l’effervescence, une dynamique aussi inspirante que l’est la joie. En même temps, l’indompté se réserve le droit au secret, à la pudeur.


Ce dont témoignent les 60 œuvres récentes d’Ann, c’est le redéploiement insoupçonné de son vocabulaire formel et chromatique, avec une vigueur du mouvement qui parfois confine au graffiti – une spontanéité brute qui a l’heur de séduire un public jeune – et des incursions marquées vers le noir et blanc – ce qui vaut surtout pour les eaux-fortes, toutes en finesse, où l’encre de la passion reste toutefois rouge, comme un sang.


La surprise débarque parallèlement du côté des xylographies à bord perdu, une alliance de sobriété et de profondeur.

Et pour escorter cet univers, un travail de la matière, une remarquable intelligence de la terre cuite, déclinée en un incroyable florilège de créatures quasi totémiques, énigmatiques mais généreuses, d’où jaillissent des humeurs contraires, mais pétries par le besoin d’amour. Somme toute à l’image du parcours de l’artiste.


Infos:

Galerie Simoncini: Ann Vinck, oeuvres récentes, peintures, gravures, sculptures, jusqu’au 15 janvier, du mardi au vendredi de 12.00 à 18.00h, le samedi de 10.00 à 12.00h et de 14.00 à 17.00h. Tél.: 47.55.15, www.galeriesimoncini.lu


Allez, on file dans le Grund, au 6 rue St-Ulric, l’adresse de la galerie Zidoun-Bossuyt.



John Madu est nigérian. Qui, à coups de grands formats, «transcrit un instantané de la jeune génération nigériane». Mais une jeunesse imprégnée de culture mondiale. Dans notre monde petit comme un village, Madu ne parle donc pas d’une «nouvelle Afrique» mais de jeunes gens – ses amis servent généralement de modèles – pris en flagrant délit de bronzage, de fête, d’angoisse aussi, comme c’est exactement le cas dans n’importe quelle autre partie du monde.


Sauf qu’en dépeignant «les effets de la mondialisation culturelle sur le comportement social, sur l’individualisme», Madu ne renie non seulement rien de sa couleur noire, mais s’en amuse, par du ton sur ton où tranchent des dents hyper blanches, des vêtements hyper colorés – avec récurrence du motif du citron, dont Van Gogh était friand, du reste, Madu mâtine culture populaire et histoire de l’art en invitant Warhol et Basquiat, Keith Haring aussi, voire Picasso, dans ses compositions et des «accessoires» (boucles d’oreille, vernis à ongles), souvent roses.


A l’évidence, le rose, Madu en raffole. C’est une couleur de dragée. Celle dont on affuble le sexe des filles dès le berceau. Du coup, c’est par le rose qu’il entreprend de déconstruire les clichés de genre, et dans la foulée, ceux de l‘identité ou de l’origine. Le résultat est aussi inattendu que savoureux. Parce que pour Madu, l’art sert autant «à éduquer qu’à divertir». Ou à éclairer par le détournement, par l’apparente légèreté.


Concernant le genre, il s’agit de renverser les codes de la domination (présumée masculine) et de la sensibilité (réputée féminine). Ça donne, d’un côté, une femme aux allures de Grace Jones, au short à motif bananes (une allusion au pagne de Joséphine Baker), qui, brandissant des gants de boxe (à la Cassius Clay), terrasse un homme, en l’occurrence un soldat, en tout cas un uniforme qui fait raccord avec la colonisation – dans le tableau Not this time invader II (photo ci-dessus), Madu réussit ainsi, par le pinceau et une figuration sans prise de tête, à faire cohabiter l’Histoire, le présent et les bouleversements de mentalité. Et de l’autre côté, ça donne un visage d’homme, juste une tache noire émergeant d’un veston rose, qui se fond au «mur» totalement bonbon, et qui nous questionne: In Pink, who is a real man?, sans qu’interfère la dimension sexuelle.


Ailleurs, convoquant directement ou non la symbolique du rose, Madu tantôt ressuscite le Flamingo Club, mythique lieu de Soho des années 1952 à 1969, creuset musical au rôle indéniable dans l'effondrement des préjugés raciaux dans la société britannique d'après-guerre, tantôt il croque une scène de début de soirée, où trois jeunes femmes parfaitement décomplexées rient et sirotent, une sorte de calme d’avant crêpage de chignon, une métaphore du Jugement de Pâris (c’est le titre du tableau), cet épisode qui, mettant en compétition les déesses Héra, Athéna et Aphrodite, serait à l’origine de l’expression «pomme de discorde».

Mais les femmes de Madu ont beau être des guerrières, cela ne les empêche pas d’avoir besoin de protection, fût-ce celle d’un ours en peluche, tenu sur des genoux recroquevillés, tout à coté d’une lame tempête, un jour de solitude, qui dit le confinement, le repli, et ranime une parade d’enfance (cfr le sensible grand format Solitarious). Dans ses jeux de miroir inversé, dans sa façon de convoquer l’actualité, le familier ou la pop culture, John Madu ne néglige pas la fragilité, non plus l’émotion.


Infos:

Zidoun-Bossuyt Gallery (6 rue St-Ulric, Luxembourg): John Madu, A Loop in Time, peintures, jusqu’au 24 décembre, www.zidoun-bossuyt.com – en mars 2022, la galerie ouvrira une antenne à Dubaï, invitant le tandem franco-luxembourgeois Martine Feipel & Jean Bechameil pour son expo inaugurale. Notez que l’œuvre Mechanics of the absent revolution du tandem, une allusion claire à une statue de Lénine, reste visible dans la «Project Room» de la Konschthal Esch jusqu’au 9 janvier, et qu’elle sera présentée à Kaunas (Lituanie), Capitale européenne de la culture 2022 avec Esch-sur-Alzette.


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