• Marie-Anne Lorgé

On enlève les écharpes

«Dis-moi ce que tu lis et je te dirai à qui tu as volé ce livre».

A qui? A Paul Mathieu.


Paul, prof de français et d’espagnol, secrétaire perpétuel de l’Académie luxembourgeoise, fondu d’Histoire – à ras de ses pans les plus sinistres –, de généalogie aussi, et d’art, et… de trains, Paul, personnage attachant, dont l’oeil frise toujours, est poète – notamment primé au Concours littéraire national 2020 pour à bord –-, mais aussi dramaturge et nouvelliste.


La preuve avec Les noces de l’écureuil, un recueil du genre (aux Editions Noires Terres) où cohabitent 14 histoires campées dans des mondes différents: le souvenir, la solitude, la guerre, le nous/les autres/le "je" ou le réel recomposé/fantasmé. C’est tendre en même temps que fantastique, ça travaille à la fois sur le perçu et le ressenti – à l’exemple de l’écrivain Philippe Jacottet, que Paul cite en épigraphe de sa sombre nouvelle La Ligne: «Fragile est le trésor des oiseaux. Toutefois, puisse-t-il toujours scintiller dans la lumière».


Dans ses rapports à la nature et au monde, Paul ne renonce pas au piment surréaliste. Dans ce registre, La réunion est exemplaire: il est question d’experts (Paul en était) «réunis dans l’idée de mettre leurs idées en commun pour la confection d’un numéro de revue consacré aux identités plurielles de la région frontalière», qui, à bout «de tâtonnements, de bifurcations, de rebuffades et d’engueulades», ont fini d’accord sur les produits du terroir, sur «l’apologie de l’orgie domestique». «A croire que c’est d’abord à table, le cul au chaud devant de larges platées de saucisses et de pommes de terre au lard arrosées de larges rasades de bière fraîche, que les peuples assoient leurs identités et leurs proximités.»


Que Les noces de l’écureuil, illustrées par les photographies de Jean-Marie Lecomte, ne vous dispensent pas de découvrir aussi, du même auteur, D’abord un peu de jour, recueil de poèmes et de proses poétiques (qui ne lésinent par sur l’esperluette) paru en 2019 chez Estuaires, ainsi que Le labyrinthe du seul, publié par Traversées, escorté de peintures de Pierre-Alain Gillet.


«On vit dans ce mélange/ debout dans le clair/ avec/ une écharpe noire/ qui joue dans le vent…».


En tout cas, pour peu, on l’enlèverait, notre écharpe, ce week-end… qui sonne le coup de gong d’une sortie d’hibernation culturelle. Et c’est un gros coup de gong.


Alors, oui, on danse – en compagnie du chorégraphe Georges Maikel Pires Monteiro qui met en scène My Cat Is A Unicorn, une pièce où quatre danseurs tentent, coûte que coûte, d’atteindre une perfection ultime; ça se passe le 15 janvier, à 19.00h, à la Banannefabrik, siège du TROIS C-L, au 12 rue du Puits, à Bonnevoie. www.danse.lu


Et on jazze, grâce à Reset, un festival itinérant (en 6 lieux) imaginé/piloté par le compositeur et vibraphoniste Pascal Schumacher, dont la 5e édition, qui réunit en résidence 8 musiciens de 8 pays, avec leur pluralité d’instruments, se termine le 15 janvier, à 20.00h, à neimënster, salle Robert Krieps – ce concert de clôture nous permettant d’apprécier le résultat des expériences sonores et humaines menées durant la désormais réputée résidence artistique (réserv. tél.: 26.20.52.444 ou billetterie@neimenster.lu).


Et puis, on expose. Alors que la magnifique expo collective Drawing expire chez Fellner contemporary (rue Wiltheim, à Luxembourg) – œuvres de Jip Josée Feltes, Robert Hall, Flora Mar, Anne Mélan, Marc Soisson et Alexandra Uppman, du coup, on se dépêche mais notez que c’est Carine Kraus qui aura les honneurs des cimaises Fellner dès le 20/01) – , la galerie Zidoun-Boussuyt (rue St-Ulric, dans le Grund) inaugure ce 15 janvier (de 12.00 à 14.00h) This is not what it seems, une expo de groupe avec, du Missouri au Nigéria, Anthony Olubunmi Akinbola, Mike Lee, Nate Lewis, Neo Matloga et Eniwaye Oluwaseyi (à découvrir sans modération jusqu’au 26 février).


Ça vous laisse le temps de filer…


Soit à la rue Notre-Dame, au n°14, adresse de la surprenante nouvelle galerie Reuter-Bausch – qui, depuis le 13 janvier (jusqu’au 12 février), s’entiche de peinture en proposant un trio, deux Luxembourgeois, Thierry Harpes (qui vit à Berlin) et Arny Schmit, rejoints par le Français Pascal Vilcollet «à l’univers foisonnant».

Soit à Remerschen, là, au 34 de la route du vin, dans le superbe espace de la Valentiny foundation, où le sculpteur Pitt Brandenburger donne corps (de bois) à sa communauté de Sentinelles, autant de formes anthropomorphes passeuses de mythes et de croyances liées au cycle perpétuel de la vie: une invitation à un voyage aussi esthétique que spirituel. Vernissage le 15 janvier, de 14.00 à 18.00h et rencontre avec l’artiste les 16, 23 et 30/01, chaque fois de 14.00 à 18.00h (finissage le 6 février).


Sinon, on vous raconte des histoires.



Et dans le rayon, parfois, plutôt qu’une somme de pages, déboulent ces surprenants objets nommés livres d’artistes, ces poèmes ou récits visuels, ces raconteurs qui, même à défaut d'aphabets, se déplient comme des accordéons.


Dans le genre, un seul rendez-vous, l’Espace Beau Site, à Arlon qui, dès ce week-end (samedi 15 de 10.00 à 18.00h et dimanche 16 janvier de 14.00 à 18.00h) accueille une Biennale du livre d’artiste qui en est à sa 7e édition, plébiscitée pour la diversité et le savoir-faire de ses moyens d’expression (16 artistes s’y collent). Ça vaut le détour… jusqu’au 13 février. Infos et horaires sur www.espacebeausite.be


Le monde nomade de Mr Godinho, c’est aussi un livre d’artiste, qui fait suite au projet du plasticien présenté à la Biennale de Venise en 2019: l'illustratrice Keong-A Song y retrace les aventures de «Mr Godinho» – alter ego de l’artiste en personnage illustré – sillonnant le monde dans le cadre de ses démarches artistiques. «Elle imagine de petites histoires drôles et évoque de façon personnelle les thèmes et les sujets qui influencent le travail créatif de l’artiste au quotidien, ainsi que des anecdotes en relation avec l’élaboration, la production et la mise en place des œuvres» de ce créateur inclassable, qui heureux comme Ulysse a fait un beau voyage (j’en profite pour signaler que cette année on célèbre les 500 ans de la naissance du poète Joachim du Bellay).

Ce livre sera présenté le 17 janvier, à 18.30h, au Centre culturel portugais - Camões (4 Place Joseph Thorn). Et c’est réellement de rencontre dont il s’agit, et de naviguer à travers les travaux, textes, poèmes, et tous les projets réalisés par Marco Godinho durant ces 15 dernières années.


En tout cas, lire/connaître une bonne histoire, c’est une chose. Savoir la raconter en est une autre ! C’est pourquoi, aux Rotondes, du 22 janvier au 6 février, à la faveur du festival Fabula Rasa, artistes et interprètes tentent tout pour dépoussiérer les codes. Avec une économie de mots mais pas d’émotions.


Le spectacle jeune public TuttUno (40’), par exemple, souligne la beauté de la planète avec des ombres et du papier dans un décor ne lésinant pas sur les couleurs. A voir le jeudi 3 février à 15.00h, le samedi 5 février à 15.00h et 17.00h, le dimanche 6 février à 15.00 et 17.00h.


A l’adresse des adultes admis, notez Les folles (90’, en français), un parcours marionnettique et musical concocté par la Cie La Mue/tte (Nancy) – photo ci-dessus © Arnaud Martin.

Ce triptyque poétique qui aborde le thème de la résistance incarnée par des femmes, rend un vibrant hommage aux mères de la place de mai, ces Argentines qui ont résisté à la dernière dictature militaire responsable de 30.000 disparitions. A ne pas rater les 28, 29 et 31 janvier, chaque fois à 19.00h.


Quant à la très touchante pièce Solitudes (85’, sans paroles), si les masques ne tombent pas malgré l’incompréhension qui s’installe au sein d’une famille, la tendresse, elle, reste palpable. On succombe les 4 et 5 février, à 19.00h.


Et ce n’est pas tout, "Fabula Rasa", c’est une exposition, AB/ Augmented Books, un événement joyeux et ludique autour, comme son nom l’indique, des livres augmentés (vernissage le 22 janvier, à 11.00h). Cette 3e édition d’AB/ Augmented Books est… la dernière ! La fantastique bibliothèque des Rotondes refermera définitivement ses portes le 6 février.


Tout savoir sur "Fabula Rasa" sur rotondes.lu

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