• Marie-Anne Lorgé

Mémoire d’arbre

Les cloches pondeuses d’oeufs et les lapins capables du même miracle escortent de près le poisson d’avril: c’est l’entrée en matière malicieuse d’un mois réputé pour ne pas se découvrir d’un fil. Un fil tricoté de jaune, de banc et de rose: tout un tableau-cadeau brossé par une nature qui jette ses premiers grands seaux de fleurs, forsythias, aubépines et magnolias ébouriffant buissons et frondaisons.


Mais le fil d’avril est d’abord frileux. Belle occasion à saisir pour une immersion muséale (notamment au MNHA où circuler dans les 50 ans de carrière du peintre Brandy, au Casino Luxembourg où questionner la photographie argentique, je vais y revenir). Ou en galerie, au pavillon du centenaire, à Esch/ Alzette, précisément, et là, voir l’expo du sculpteur Pitt Brandenburger et ne plus jamais regarder son prunier ou son lilas de la même façon…


En travaillant le bois, Pitt Brandenburger parle de l’arbre, être millénaire, passeur de mythes et de croyances – croyances en l’occurrence liées au cycle perpétuel de la vie, au passage terre-ciel, aller-retour, tel que ritualisé dans l’Egypte ancienne, dans les mystères médiévaux aussi.


Postulant donc que l’arbre est tout autre chose que du bois à trancher, tout l’art de Pitt, c’est de traduire un esprit au travers de formes, techniquement remarquables, qui convoquent la communauté du vivant, avec, sur le même pied, l’homme et ses incarnations que sont (notamment) le séquoia, le noyer, le pommier, l’if, l’érable ou le bouleau moisi.


Une expo de Pitt Brandenburger, c’est une invitation à nous rendre sensibles à la poésie et aux qualités des essences de bois, c’est un questionnement quant à la singularité de l’univers du sculpteur – qui sans cesse remet son perfectionniste ouvrage sur le métier –, surtout, c’est un voyage aussi esthétique que spirituel, un voyage à l’allure de cercle, sans début ni fin. Alors, visite… dans une autre dimension.



Ça se passe donc à Esch/ Alzette, à la galerie Schlassgoart (pavillon du centenaire/ArcelorMittal). Rencontre avec une armée non belliqueuse de formes anthropomorphes, tantôt déposées comme des bustes, tantôt suspendues debout aux cimaises, accrochées chaque fois à une sorte de glaive, ou de croix, comme des guerriers. Comme aussi des sentinelles, garantes ou protectrices d’une vie immobile. D’une éternité.


Autant de formes de petites ou grandes tailles, blondes ou brunes – selon le choix et le mariage des essences, dont Pitt maîtrise toutes les spécificités physiques et tout le langage phytologique – , individuelles ou en groupes, trios ou couples. Toutes coiffées d’un fragment d’inox, bombé comme un petit casque. Dessous, le «corps» est poli, infiniment, aussi sensuel qu’une peau de chamois.


Et bien que poli, ce «corps», noble, en rien inerte, n’en recèle pas moins des secrets. Cachés par définition. Mais dont l’artiste nous donne les clés, grâce principalement à l’insert discret d’objets aussi ronds que des boutons, qu’il suffit de tirer pour s’ouvrir sur un cylindre, une glissière, où reposent des graines d’arbre ou une pierre, la tourmaline, censée protéger contre les énergies négatives.


Quand ce n’est pas un bouton, c’est un tiroir, qui bascule ou pivote et d’où émerge une lame particulière, celle d’un couteau japonais. Du reste, certains gardes de bois évoquent la posture caparaçonnée du samouraï.


Sinon, c’est l’épure. Et le silence. Et le respect qu’inspirent les nombreuses créatures conçues comme des tabernacles – 74 au total, élevées comme une famille, en un long processus de plusieurs années.


Mais au-delà de la représentation, et au-delà de la connaissance xylologue, ce dont parle Pitt Brandenburger, l’homme qui parle à l’oreille des arbres, qui écoute leur mémoire et leur pouls, le sculpteur (né en 1961) tombé dans le bois depuis l’enfance, et qui n’utilise que du bois tombé – donc, jamais abattu pour la cause –, ce dont parle l’artiste, c’est de bienveillance, avec, pour l’incarner, l’anneau, cette forme (omniprésente dans l’expo) qui symbolise l’infinité et l’universalité, mais qui, aussi, aux temps anciens, était utilisé comme une amulette, un talisman, préservant des maux du corps et de l’âme. Et dont nos temps présents auraient bien besoin.


Avec ses figures, ses lignes et ses cercles, aussi apparents qu’intimes, le travail sculptural de Pitt Bandenburger boucle un récit, où tout naît et retourne… à l’arbre. Sublime et sublimé.


Infos:

Galerie Schlassgoart (pavillon du centenaire ArcelorMittal), Esch/ Alzette: Pitt Brandenburger, «L’âme des sentinelles», sculptures, jusqu’au 17 avril, du mardi au samedi de 14.00 à 18.00h (présence de l’artiste les jeudis et samedis après-midi) – www.schlassgoart.lu

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