• Marie-Anne Lorgé

La lumière surgit du noir

Non, ce n’est pas le portrait d’un arbre, mais le mystère qu’expire la forêt juste avant la nuit. Et non, ce n’est pas le modèle plane d’une sculpture en devenir, mais le mouvement d’une forme graphique à l’allure de fantôme. Voilà le point de départ d’un parcours métasensible, hors du champ de la représentation. Un parcours imaginé par Fernand Roda (photo ci-dessous: Emil Zander) et Bertrand Ney, qui fait chavirer le regard.


Et ça se passe où? A Dudelange.


Rendez-vous au numéro 39 de la rue de Hellange, ce numéro qui a donné son nom à un espace atypique, la «galerie 39», établie (depuis 2017) dans le grenier à blé de l’ancienne ferme familiale de Remy Berchem, là où les murs d’origine servent donc aujourd’hui de cimaises à deux artistes luxembourgeois de renom, le peintre Fernand Roda et le sculpteur Bertrand Ney qui, plutôt qu’un dialogue ou une confrontation, proposent une rencontre de leurs univers (le Weltenbegegnung du titre de l’expo), perfusée par leur amitié de longue date. Sachant que pour cette rencontre singulière, Bertrand Ney s’est détourné de son médium habituel, optant pour le dessin. Grand format. En noir et blanc.


Détourné? Certes, point de volume extrait de la pierre ou du marbre. Mais persiste le geste du sculpteur, celui d’équarrir. Et donc, dépecer, épurer… partant en l’occurrence d’une matière plane, la feuille de papier, sa blancheur, son format «à hauteur d’homme» induisant un corps-à-corps, et d’y faire naître, par découpe au pinceau sur le fond, et par l’encre ou la gouache, des formes simples, réduites à des contours, des silhouettes, qui plus est, en mouvement. Elles flottent, se chevauchent, abstraites mais très construites.



L’artiste Ney se réinvente. Alors, bien sûr que le dessin n’est pas une pratique neuve – c’est une de ses facettes déjà explorée par ailleurs – mais les formes (ou Shapes) ici exposées ne sont pas des dessins de sculpture. Donc, pas de sortes d’études préparatoires, et pas non plus d’interprétations de rêves ou cauchemars (comme dans le projet Les nuits blanches). Clairement, c’est une reconstruction, où percole la rigueur du sculpteur, son obsession du point et de la ligne, mais un sculpteur affranchi, qui chemine vers une autre dimension, créant «une œuvre graphique lisible comme telle». Du reste, dessiner, c’est écrire…


Et les formes flottent, se chevauchent, abstraites mais très construites. Qui passent de la géométrie à l’organique, où… surgit un torse (photo ci-dessus: Black torso), peut-être celui du créateur en souffrance, à moins d’y lire une humanité errante. Et le tout bascule du noir – «un noir tantôt chaud, tantôt bleuté, donc plein de nuances» – au blanc… qui ne l’est pas vraiment. Et vice versa.


Il y a de l’incertitude qui plane. Voire une angoisse. En même temps, Bertrand Ney s’en défend: «de mon premier dessin sur fond noir, j’ai bifurqué vers le blanc, sous peine de broyer du noir», ou par crainte de nous le faire accroire. D’où l’importance des coulées, en rien volontaires, «pas nées d’un dessein gestuel», ce qui ne les empêche pas, selon l’artiste, «de rendre l’ensemble vivant» – eh oui, une encre, même à considérer qu’elle pleure, c’est… la vie malgré tout.



En tout cas, le propre de Weltenbegegnung, c’est de passer d’un monde à l’autre. Donc, du jeu des gris de Bertrand Ney à l’explosion des couleurs de Fernand Roda, dont l’une des bottes secrètes niche… dans le noir. Voilà, avec Roda le coloriste, qui fabrique tout lui-même, même ses pinceaux, «tout démarre dans le noir»… d’où la lumière surgit au mieux (un principe du reste cher à Soulages).


La lumière Roda, c’est une épiphanie de couleur. Et la couleur Roda – «un travail idiot», dit-il, mais de longue haleine, exigeant patience et soin, soit: ««juste» une application/répétition insensée de traits et de points» –, c’est toujours un bain de nature.


C’est que vivant depuis de longues années dans la grisaille de Düsseldorf, Roda n’a de cesse de sublimer une nature originelle, peut-être sa natale campagne luxembourgeoise. Non pas sa réalité – pas le genre à planter son chevalet dans le décor – mais son esprit, comme Proust avec sa madeleine.


Avec Landschaften, Roda propose d’abord une série forestière – ce, dès l’entrée, dans la première salle qu’il partage avec Ney autour d’un élément imaginaire – pour finalement, en bout de parcours, après 2 espaces dévolus aux «fantômes» sans cadre de Bertrand, déployer un nouveau cycle de magnifiques paysages, autant de vastes étendues agricoles … qui se fondent aux murs de pierre (photo ci-dessus: Emil Zander).


Ce sont des constructions strictement mentales, longtemps conçues mais directement réalisées sur la toile, donc sans préparation aucune, et à l’huile. De près, la campagne vallonnée confine à l’abstraction. Sauf que c’est peu dire, c’est ainsi faire fi de son énergie, du flux spirituel qui y circule, lié au temps, à l’espace et au rêve, comparable au monde parallèle que charrie/perpétue la peinture aborigène.


De loin, c’est hypnotique. Les vallons – ou, plutôt, leur illusion – bousculent d’autres mirages, au point de voir de gros rouleaux textiles, quasi tactiles, que traverseraient un rythme miraculeux, un mouvement généré par un vent de nulle part ou une houle tout aussi improbable. C’est parfaitement magique.


La peinture de Roda, c’est un art solaire, révélateur/conciliateur des forces naturelles issues de particules-lumières. Avec, au milieu, la nature qui dit l’unité. Vertige.


Infos:

Galerie 39, au 39 rue de Hellange à Dudelange: Fernand Roda, Landschaften, peintures & Bertrand Ney, Shapes, dessins. Jusqu’au 12 décembre. Ouvert les samedis et dimanches de 15.00 à 19.00h, et sur rendez-vous: remy@galerie39.lu, www.galerie39.lu

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