• Marie-Anne Lorgé

L’éternel et l’éphémère

L’avril qui ne se découvre pas d’un fil parle déjà de l’été. De juillet, avec le festival d’Avignon (qui accueillera notamment, dans le Off, Terres Arides de Ian De Toffoli et Les Frontaliers de Jean Portante), avec aussi les Rencontres photographiques d’Arles, qui mettent à l’honneur Romain Urhausen, photographe luxembourgeois touche-à-tout. Ce devait déjà être le cas en 2021, tout était prêt, mais c’était sans compter les soubresauts de la crise sanitaire et surtout sans le douloureux rappel… de l’éphémère: Romain Urhausen s’est éteint en juillet dernier, à 90 ans


Et donc, l’expo sera un légitime vibrant hommage – orchestré par Lët’z Arles, association qui, depuis six ans, soutient et promeut la photographie du Luxembourg – et ce sera une rétrospective replaçant l’artiste En son temps, soit: entre les années 1950 et 1970, entre photo humaniste et photo expérimentale dite «subjective» (photo ci-dessous: Sans titre, années 1950-1960 © Romain Urhausen/ Collection de l’artiste). Je vous explique tout ci-après.



Non sans d’abord reprendre le fil d’avril et rebondir sur… l’éphémère: une seule et unique voyelle, quatre fois invoquée, qui «n’est pas qu’un adjectif de peu d’espoir. C’est un surcroît d’urgence, de chance et de vérité»... «Il est temps de sonder à nouveau l’éphémère. De ne pas attendre à demain. De questionner ici et maintenant la part la plus fragile, la plus secrète, la plus inouïe de nos existences», dit l’écrivaine Sophie Nauleau, directrice depuis 2018 du Printemps des Poètes (France).


Lequel Printemps, depuis 15 ans, essaime à Luxembourg. Réunissant en l’occurrence 9 poètes, de 9 pays, sur trois jours – les 22, 23 et 24 avril – , avec, inscrite à son fronton, une citation de Georges Perec (illustrée par Jean-Jacques Laigre): «Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère».


En tout cas, par les immondes temps qui courent, la poésie est cela qui fait se sentir «beaucoup plus vivant que trois mots plus tôt». Et le Printemps des poètes-Luxembourg (PPL) incarne cette promesse-là.


Ce qu’il faut savoir concrètement, c’est que la formule du PPL 2022 a un tantinet changé. Son coup d’envoi aura lieu cette année à neimënster le vendredi 22/04, de 19.00 à 21.00h, en compagnie des poètes Mathilde Egitz (Autriche), Bogdan Ghiu (Roumanie), Hansjörg Quaderer (Liechtenstein), André Simoncini (Luxembourg) et Csilla Tóth (Hongrie), servis à la guitare par Christophe Astofli et Francisco Costa Reis.


Quant à la «Grande nuit de la poésie», le samedi 23/04, elle déménage à Esch-sur-Alzette (Capitale européenne de la culture oblige), à la galerie Schlassgoart (Pavillon du centenaire/ArcelorMittal, Blvrd G.-D. Charlotte). Une nuit en deux parties, avec de 19.00 à 20.30h, les lectures des 9 poètes invités – les premiers cités rejoints par Joan-Elies Adell (Catalogne), Fabrizio Bajec (Italie), Francisca Camelo (Portugal) et Ariel Spiegler (France) –-, puis, après la pause repas (de 20.30 à 21.30h), une reprise des lectures de 21.30 à 23.00h, encadrées par le contrebassiste Vedran Mutić.


En clôture, le 24/04, la traditionnelle matinée poétique, qui, dès 11.00h, s’installe, comme à chaque fois, dans la galerie Simoncini (6 rue-Dame à Luxembourg), avec lectures (d’Adell, Bajec, Camelo et Spiegler) suivies d’un débat animé par tous les poètes/poétesses du festival, retransmis en livestream sur le FB du PPL. On retrouve Vedran Mutic à la contrebasse.


L’entrée aux deux soirées publiques est libre, même s’il est recommandé de s’inscrire (pour neimënster: billetterie@neimenster.lu et pour Schlassgoart: info@printemps-poètes.lu).


Ah oui, j’ajoute que le poète, écrivain et anthropologue Habib Tengour, l’un des très grands auteurs maghrébins de langue française – il a lancé en 2018 Poèmes du Monde, première collection algérienne entièrement consacrée à la création poétique plurilingue –-, sera en résidence à neimënster du 19 avril au 19 mai. Du coup, le public du PPL aura l’heur de le croiser/l’entendre.


Infos: printemps-poetes.lu



En attendant de filer sous le juillet arlésien, ce sont les vacances de Pâques. Je fais quoi? Je passe l’après-midi au Mudam (Musée d’art moderne Grand-Duc Jean au Kirchberg) découvrir la peinture figurative de l’artiste britannique Lynette Yiadom-Boakye: y a pas à hésiter, cette expo (une rétrospective en 67 formats couvrant vingt années de création) vaut absolument le déplacement (photo juste ci-dessus: Condor and the Mole, 2011, Arts Council Collection, Southbank Centre, London © Courtesy of Lynette Yiadom-Boakye).


Sinon, «vite dit vite su», j’épingle deux rencards eschois. Au SKIP, et de 1: cette structure couleur tournesol, ondulant comme une vague, espace dédié aux jeunes publics de la Capitale européenne de la culture pour la cause installé sur le site d’Esch Belval, accueille un vaste éventail d’activités pour les enfants, adolescents et adultes intéressés, via des ateliers ludiques, des concerts participatifs et des évènements spéciaux, à explorer le monde numérique. Pour être sûr de ne rien manquer, inscrivez-vous à la Gazette d’Esch2022.

A la Kulturfabrik, et de 2. Là, plus précisément dans l’espace Ratelach, le 12 avril, les textes inédits, en cours d’écriture, de trois auteurs/trices francophones, Eric Pessan, Sedef Ecer et Fábio Godinho, seront soumis à l’appréciation du public – c’est la règle du jeu du «Word In Progress» –, pour la cause titillé par un «bourreau», Serge Basso de March. Entrée libre.


Allez, zoom sur les 53e Rencontres photographiques d’Arles, sur Romain Urhausen (né en 1930 à Rumelange), photographe, certes, mais aussi architecte, designer (dixit la Chaise à bascule acquise par le MNHA), dessinateur de bijoux (réalisés en acier). Dont ce sera la première monographie d’ampleur en France, dès le 4 juillet – c’est que fortes ont été les attaches de l’artiste Urhausen avec le Sud de la France (il s’y était installé entre 1973 et 1983, a notamment enseigné la photo industrielle à l’Université d’Aix-Marseille et fut l’un des plus assidus festivaliers d’Arles jusqu’en 2019).



«L’humour, le regard intelligent, la curiosité», voilà ce que le commissaire de l’expo, Paul di Felice, ému, retient de Romain Urhausen, «qu’il appréciait beaucoup».


En accord, l’expo sera singulière, historique. Singulière à plusieurs titres. Déjà par le lieu. Non plus à la Chapelle de la charité – cet espace attitré de Lëtz’Arles depuis 5 ans n’offrant pas les conditions optimales que requiert la présentation d’originaux datant des années 1950 et 1960 – mais à l’Espace Van Gogh, bâti des XVIe-XVIIe siècle, jadis hôtel-Dieu, dont un des hôtes les plus renommés fut… Vincent Van Gogh.


Cet espace abrite habituellement les projets les plus «historiques» des Rencontres d’Arles, ce qui est le cas avec Romain Urhausen, intégré dans la programmation officielle au sein du chapitre «Revisiter». Et qui, au demeurant, cohabitera avec la photographe américaine Lee Miller (1907-1977), ex-muse de Man Ray, modèle surréaliste, correspondante de guerre pour Vogue – l’expo Miller sera visible au rez-de-chaussée dudit Espace Van Gogh.


Et «revisiter», ou plutôt «relire», c’est bien le mot. Histoire de parfaire la reconnaissance de la qualité du parcours de l’artiste, du reste déjà révélée au public luxembourgeois par la remarquable expo initiée en 2016 par le CNA (Centre national de l’audiovisuel). On va donc arpenter les archives, les expérimentations, les sujets de ce pionnier passionné, prolifique et facétieux, dont l’approche emprunte aux mouvements humaniste français et subjektiv allemand leurs particularités.


Romain Urhausen ne choisit pas entre les deux styles – à l’un, il s’y est frotté à Paris, au second, à Sarrebruck, dans la classe d’Otto Steinert, sa façon anticonformiste de regarder le monde, son langage noir/blanc –, mais «s’en inspire constamment et simultanément, passant de l’un à l’autre, sans limite». Une complicité mise en exergue par l’accrochage, en dialogue avec 100 tirages d’Urhausen, de 45 photographies de 13 artistes de renom, dont Henri-Cartier Bresson, Doisneau, Lucien Clergue.


Foncièrement muséale – résultat de prêts de 9 collectionneurs de trois pays différents, montrant au mieux comment la photographie d’Urhausen témoigne de son temps en conciliant les sensibilités de l’époque, les territoires aussi, France, Allemagne et Luxembourg –, l'expo se conçoit rythmée en six chapitres thématiques – toujours à la recherche du sens et de la forme, l’artiste a porté son regard poétique sur la vie de tous les jours, puis s’est focalisé sur le paysage urbain et enfin, sur le potentiel créatif de la photographie –, déclinés de façon fluide, sans contraintes chronologiques, afin de raconter le rapport de l’humain à son environnement mais aussi la singularité du regard «à repenser les représentations».


Ce qui importe, c’est l’image non pas belle mais forte. Partant d’un lieu, il y a un détail insolite, une géométrie, un mouvement, un contraste, donc, une exploration formelle, souvent décalée. Entre «composition et intuition, cognition et émotion». Humour toujours. Et absence systématique de légendes, remplacées par des poèmes ou petites phrases d’écrivains et poètes. A commencer par Prévert, avec qui Romain Urhausen commet l’album dédié aux Halles, à Paris: l’atmosphère et l’expressivité, le vivant et le fluide, le clair et l’obscur.


C’est dans le contexte du travail, de l’industrie sidérurgique, que la verve expérimentale d’Urhausen se développe: du noir/blanc où l’homme semble englouti par des structures, des coulées de feu, au point de confiner à la composition abstraite. Une démarche explorée avec d’autres procédés, dont la solarisation, la superposition. Et «l’écriture avec la lumière», laquelle lui permet de sublimer ses sujets, notamment les nus. Que Urhausen aborde «avec tout l’arsenal du langage subjectif», technique du luminogramme inclus: le corps se fond dans le geste, plus question de représentation.


Dans la foulée, l’autoportrait selon Urhausen ne sert pas de miroir. C’est un prétexte à la fantaisie, à l’étrange, à la mise en scène surréaliste – sur la photo ci-dessus (Sans titre © Romain Urhausen/ AUTAAH, Collection du Centre national de l’audiovisuel (CNA)), on voit le créateur assis sur une chaise entre les rails, dégustant un œuf à la coque.


A Arles, l’hommage à Urhausen est donc celui d’un «photographe en continuel processus créatif, à la recherche non pas d’une réalité extérieure, mais d’une certaine vérité intérieure». Du 4 au 25 septembre. Avec semaine d’ouverture du 4 au 10 juillet (au programme: visites guidées, conférences, échanges avec les artistes, soirées au théâtre antique, etc). Vernissage à l’Espace Van Gogh le mercredi 6 juillet en soirée.


Au Luxembourg, en écho, il y aura, dans le Parc de Merl, une sélection de 16 photographies, complémentaires de celles exposées à Arles, réparties en 3 thèmes: les portraits, la Ville de Luxembourg et les expérimentations. Inauguration le 9 juin, accessible tout l’été (avec visites guidées). Et puis, entre début octobre et le 13 novembre, dans le hall en verre de la gare de Luxembourg, un accrochage d’une quinzaine de reproductions grands formats. Enfin, en 2023, un projet Urhausen prendra place à la galerie Schlassgoart à Esch-sur-Alzette.


Infos: www.letzarles.lu

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