• Marie-Anne Lorgé

En mode rêveur

Le ciel obsédait John Constable, et les formations nuageuses plus encore, celles qui dérivent, balayées par les vents: ses études à l’huile du genre – une centaine réalisée alors que le peintre paysagiste (plein air) vivait à Hampstead, village d’une lande du nord de Londres, dans les années 1820 – montrent une compréhension remarquable du mouvement des nuages, de leur évolution et structure influencées par les conditions météorologiques, influençant en retour la façon d’utiliser la lumière, l’ombre et la couleur pour représenter le ciel, les effets atmosphériques jouant alors d’autant sur «les apparences de la nature».


C’est comme si les nuages aspiraient Constable, et vice versa, comme si Constable absorbait le ciel. Observé d’abord comme un sujet scientifique pour devenir, vers la fin de la vie du peintre, «l’organe principal du sentiment». Un art d’observation – à propos de l’œuvre La Charrette de foin, par exemple, un météorologiste a ainsi relevé que la forme des nuages correspondait à l’heure de midi, avec une pluie probable plus tard dans la journée –- muté en une abstraction chargée d’émotion (cfr Cloud Study, 1822, huile sur papier sur carton, photo ci-dessous: Tate).



Et bien sûr que tout le monde en parle. De l’expo majeure de cet été. Celle que la Villa Vauban, en collaboration avec la Tate Collection, consacre à John Constable (1776-1837), qui «a fait fleurir la peinture de paysage britannique au XIXe siècle» – partageant sa célébrité avec le prolifique coloriste J.M.W. Turner – et qui eut une influence phénoménale en France, le planté de chevalet en pleine nature cristallisant une nouvelle sensibilité baptisée Ecole de Barbizon.


L’expo – une première au Luxembourg et «dans toute la Grande Région» – cumule les superlatifs. C’est dire combien sa visite est incontournable. Alors, je vous guide (lire plus bas). Mais d’abord par le bout du ciel, là où batifolent donc les nuages, ces sièges du rêve, sachant en même temps que, depuis le Mirabeau des Lumières, le rêveur est aussi dans la lune. Et qu’un des modes d’accès à ce voyage, c’est le sommeil. Or il se fait que trois expos piaffent, chacune à leur façon, autour de cette extension d’une zone liminale pétrie par la perception, où se mélangent récit, vision, réel, imaginaire, suspension, enfoui.


Lors donc, il y a The moon is full, but it is not the moon aux Rotondes, avec 5 artistes au chevet d’un parcours multimédia surréaliste, composé de sons, d’objets sculpturaux et de traces textuelles, qui, au demeurant, se termine par une abstraction à la fois ocrée et laiteuse: l’image en mouvement d’un brouillard, d’un nuage échappé non du ciel mais… du sable, vaporisé dans l’espace (je m’y attarde ci-après). Et il y a Sleep de Leen Van Bogaert, artiste belge basée à Niederanven, qui troque le croquis plein air pour la peinture (figurative) à l’huile, où saisir le silence, brèche sensible…



Avec Leen Van Bogaert, on est chez Fellner contemporary, le long des cimaises, tout le monde dort. Peut-être est-ce la nuit, ou la sieste d’un jour de vacances en plein été. Mais ce n’est pas une invitation à la rêverie. Certes, la phase paradoxale qui permet au rêve de surgir est possible, sauf que ce n’est le propos. Ce dont il s’agit, c’est la saisie de l’état d’abandon dans lequel plonge le dormeur, une torpeur délicieuse.


Le sommeil est généralement peu fréquenté par l’histoire de l’art, sauf à confondre dormir et mourir – ce qui me fait curieusement penser au beau texte théâtral de Paul Willems, Elle disait dormir pour mourir ou l'histoire d'une petite fille que la guerre isole pendant sept longues années dans une cabane perdue au milieu des marais, avec comme seul ami et ressource éducative un Larousse de Poche.


Toujours est-il que les dormeurs/dormeuses qui nous occupent sont toutes/tous membres de la famille de l’artiste. Qu’elle a photographiés à leur insu, indolents, avant de traduire leur vulnérabilité par une peinture sensuelle, tantôt la tête enfoncée dans l’oreiller ou sur le bras, parfois replié sous le drap – ce qui est aussi une façon de tirer un portrait à la fois tendre et insolite, tant il est vrai que «dis-moi comment tu dors et je te dirai qui tu es» (photo ci-dessus).


Sous les yeux clos, les traits détendus identifiables. On ne sait rien du reste du corps, noyé dans des fonds indéterminés, faits de couches et de transparences, une sorte d’évanescence… où Morphée peut éventuellement battre des ailes.


L’accrochage raconte une histoire, celle d’un moment suspendu, d’un soupir dans la violence du monde.


Sleep comprend également quelques études de main, que préfigure d’entrée de jeu un portrait en pied (grand format) d’un homme (torse nu) qui masque son visage d’une main, trahissant ainsi son mal-être et dans la foulée, l’isolement social: tout le geste du temps.


Infos:

Fellner contemporary, galerie sise 2a rue Wiltheim, Luxembourg: Leen Van Bogaert, Sleep, peintures, jusqu’au 30 juillet – fellnercontemporary.lu



Et dans la même proximité géographique, j’ajoute Joachim Bandau, peintre et sculpteur allemand (né en 1936 à Cologne). Figure quasi muséale. A dissocier des canons du minimalisme (d’un Malevitch par exemple) auxquels on le scotche hâtivement.


A découvrir et revoir sans modération, dans la galerie Nosbaum Reding, en raison de «l’absolu métaphysique» qui perfuse ses Black Watercolors (photo ci-dessus: Untitled, 2017), ses superpositions de fines couches d’aquarelle (sur papier), «chaque nouvelle surface étant une réponse à la précédente, disposée selon un arrangement intuitif», où le temps est à l’oeuvre. Au final, chaque composition (géométrique, carrée) ressemble à «des éclats de verre étalés comme des cartes en éventail». Et donc, il y a le noir, sublime, profond, une densité qui toise le néant, mais une force étonnamment perméable à la lumière, à la fragilité aussi, celle-là qui parle d’isolement et d’autres craintes… où transparaît notre époque.


Infos:

Galerie Nosbaum Reding, 2 rue Wiltheim, Luxembourg: Joachim Bandau, Transparente Verdichtung, peintures et sculptures – flot de petits bunkers compacts –, jusqu’au 17 septembre. Notez que c’est dans l’espace «Projects» voisin, que le duo Wennig & Daubach installe Blow-up History, version Satellite des monumentales sculptures gonflables qu’il disperse dans le parcours Loop de Sanem. Du reste, vous retrouvez le tandem à Esch-sur-Alzette, au pied de l’escalier du Bridderhaus (rue Léon Metz), point de départ de Nothing is Permanent, parcours de sculptures dans les espaces publics de la Ville. Infos tél.: 28.11.25-1, wwwnosbaumreding.com


Allez, hop, au file au jardin, écrin idéal où causer de Constable. Et ce jardin, c’est celui, conçu par Edouard André (1840 - 1911), qui couronne magnifiquement la Villa Vauban – Musée d’art de la Ville de Luxembourg.



C’est la première coopération avec la Tate, qui possède l’une des plus importantes collections d’œuvres de Constable au monde, et pour la Villa Vauban, loin de «faire un bon coup», exposer les chefs-d’œuvre des John Constable’s English Landscapes, ça fait sens car la peinture de paysage compose le noyau essentiel de ses collections… traversées par ces peintres hollandais du XVIIe siècle que précisément Constable admirait, empruntant des paysages hollandais à des amis ou mécènes… pour les copier.


L’expo – déjà montrée à Tokyo –, c’est un florilège de 60 œuvres, dont esquisses de petit format peintes à la va-vite, très grands paysages, dessins, aquarelles, gravures et œuvres de certains contemporains, comme Gainsborough et Turner. On circule parmi les frondaisons, les horizons, les champs, les collines, les moulins, les maisons et manoirs, là, dans le vert de l’environnement familial de Constable, qui n’a jamais voyagé à l’étranger.


Et qui s’est concentré «sur les contrées du Suffolk, où il est né et a grandi», puis sur les lieux comme Salisbury, Hampstead et Brighton, lesquels, selon son biographe C.R. Leslie, «formaient l’histoire de ses inclinations affectueuses».


Si la nature – «le bruit de l’eau qui s’échappe des écluses… les saules, les vieilles planche pourries, les poteaux visqueux et les murs de briques… et tout ce qui se trouve sur les rives de la Stour» – a éveillé sa vocation de peintre, la campagne anglaise est cette histoire de cœur qui a fait mûrir son regard, «en toutes saisons, par tous les temps, dans la lumière et l’obscurité», «suscitant en lui des associations profondément personnelles».


Le plein air s’impose en 1802, et surtout vers 1809, dans le Suffolk. Avec une seule quête: «reproduire les états d’âme de la nature». Dans une lettre de l’été 1812, adressée à Maria Bicknell, à qui il fait une cour secrète – qui durera sept ans –, Constable se réjouit de s’être «amélioré dans la «l’art de voir de la nature»…».


John et Maria se marient à Londres en 1816 dans l'église de St Martin in the Fields à Londres. Ils s’installent sur les hauteurs, à Hampstead, qui devient «l’observatoire naturel» de Constable. C’est l’époque des nuages et de La Charrette de foin – grand format que Théodore Géricault découvre à Londres en 1821 et qui vaut à Constable de décrocher une médaille d’or au Salon Paris en 1824, du coup, l’Anglais, en mal de marché, trouve de nombreux acheteurs à Paris.


Maria tombe malade. Direction le Sussex, à Brighton, établie sur une baie peu profonde, où les moulins à vent «ravivent des souvenirs d’enfance», où, surtout, profiter de l’air marin, susceptible de soigner Maria atteinte de tuberculose. 1926, année de l’une des plus grandes toiles de Constable, La Jetée de la Chaîne, Brighton (The Chain Pier Brighton) où la turbulence des nuages révèle l’inquiétude du peintre quant à la détérioration rapide de l’état de santé de son épouse Maria. Qu’il ramène en 1828 à Hampstead, où elle décède vers la fin de l’année, à l’âge de 41ans.


Profondément affecté, Constable – «lui-même touché par des accès de maladies» – réalise le magnifique Salisbury Cathedral from the Meadows (La Cathédrale de Salisbury vue des prairies), exposé en 1831, où un arc-en-ciel frappe la maison de son ami John Fischer et que Constable considère comme son chef- d’œuvre absolu, «incarnant «toute la gamme» de son art» (photo Tate ci-dessus). C’est un tableau mondialement connu - que la Villa Vauban vous offre donc la rare occasion de découvrir. Et c’est sur ce transport d’amour «d’un élève patient de la nature» que je vous laisse. A méditer. A rêver avant tout.


En un mot comme en cent, l’été en compagnie de John Constable, c’est une expérience irrésistible, accessible (par/pour tous) à la Villa Vauban – Musée d’art de la Ville de Luxembourg, jusqu’au 9 octobre. Infos: www.villavauban.lu


L’expérience, l’immersion dans un collage sensoriel et mental bluffant, déboussolant, c’est aussi ce qui vous attend aux Rotondes (à Bonnevoie) grâce à «un tissage de rêves» proposé par The Collective Dreamworld Project, permettant au final l’émergence d’une sorte d’espace sans frontières, voire un «autre monde futur potentiel». Pas de panique, pas de prise de tête pour autant (ou alors, un peu…)



Le lâcher prise est de mise pour pleinement apprécier l’installation multidisciplinaire et multimédia baptisée The moon is full, but it is not the moon, un intitulé poétique qui nous propulse dans une dimension, celle des portes de la perception, notamment théorisées par le romancier et philosophe britannique Aldous Huxley, alors sous mescaline, inspiré pour le coup par une citation du poète mystique et visionnaire William Blake.


En tout cas, en amont de «The Moon», il y a Gioj De Marco (Italienne née au Luxembourg, basée à Los Angeles), qui se focalise «sur l’écologie de l’imaginaire et sur le rôle des rêves en tant que ressource pour incarner de nouveaux futurs» (excusez du peu !). Gioj, rompue à la production de performances et de contenus filmés, est associée à Loris d’Acunto, rompu, lui, aux logiciels et algorithmes, pour l’écriture du Collective Dreamworld Project. Lequel projet, collaboratif par essence, convoque d’autres rêveurs, des artistes, dont Karolina Pernar – qui vit et travaille à Luxembourg – et Andrej Mircev, dramaturge, photographe, performeur, dont les recherches «portent sur la théorie spatiale, l’intermédialité, la mémoire, les archives» (ça ne rigole pas!).


Tous, six mois durant, ont enregistré leurs rêves, que l’intelligence artificielle (IA) a tissés, restituant des images et textes, lesquels, par effet boomerang, ou comme si le numérique avait recouvré une humanité, sont artistiquement interprétés/transposés aux Rotondes, ceux-là qui balisent le parcours de «The Moon», cette lune qui n’en est pas une, noire comme une pupille.


Concrètement, via un sas aussi sombre qu’un enfer, histoire de vous faire perdre vos repères, vous pénétrez dans la salle d’expo plongée dans l’obscurité. Et dans un paysage sonore, conçu, tout en improvisations, par la pianiste Agnese Toniutti, une tritureuse d’instrument, fan de Cage. Son paysage évoque à la fois un égouttement de stalactites, «un tremblement de Terre sur Mars ou des échos radar de la surface de Titan.» Atmosphère étrange. Et inquiétante, autant que l’est la marche de notre monde comme il va mal – sachant de surcroît que dans l’espace, il n’y a pas d’air, c'est le vide, et que les ondes sonores ne peuvent pas voyager… dans le vide.


Partant de là, le visiteur, lui, voyage. Et c’est le vertige.


D’abord, une projection. Dans un cercle de lumière, troué par une sorte d’éclipse de lune, défilent des paysages en noir et blanc ou en couleurs, résultat du tissage de rêves opéré par l’IA (photo ci-dessus © Gilles Kayser). Dans le flot hypnotique, on distingue une tasse de café, référence très cinématographique, en l’occurrence à Hitchcock, à son film Les Enchaînés (où Cary Grant apparaît assez cynique), aussi, et surtout, à Spellbound (La Maison du Docteur Edwardes), avec Gregory Peck, «l’un des premiers films hollywoodiens à succès dans lequel la théorie de l’inconscient et l’interprétation des rêves sont clairement énoncées», et, où, pour illustrer la séquence du rêve, Hitchcock s’est naturellement tourné vers le plus célèbre surréaliste de l’époque, Salvador Dali. Le ton est donné.


En même temps, peu importe si ces références vous échappent, l’expérience vaut d’être vécue pour ce qu’elle charrie d’étrangeté, émotion esthétique incluse.


Avec son allure de gros œil qui flotte dans l’espace, la projection est circonscrite dans un cadre… hexagonal. Or, l’hexagone, c’est le modèle universel de la création. Ce qui inspire à Karolina Pernar de créer une sublime double sculpture, deux colonnes siamoises de carrés en bois hexagonaux superposés en spirale.


De cet ersatz d’arche, on débouche sur une autre projection. Grand format et double face. En fait, il s’agit de la performance filmée d’un couple parodiant, en quasi lévitation, le symbole de l’amour sacrifié qu’est le mythe d’Eurydice. Avec un Orphée, casqué comme un soldat, et une Eurydice, visage entièrement voilé… Les interprétations sont ouvertes, les métaphores légion, à chacun de prendre le temps de saisir/ressentir (eh oui, quidams pressés s’abstenir!), du reste, l’image est forte. Fort belle.


Et puis, d’associations d’idées à combinaisons aléatoires, on arrive devant une petite étagère à tiroirs, comme ceux utilisés par un entomologiste, où, sur plaques de verre, piégés comme des papillons par la lumière, rangés comme en un exercice de taxonomie, s’empilent des fragments textuels de rêves tissés par l’IA. Au visiteur, une fois encore, de choisir une phrase – il y en a 100 total – et de la retranscrire à la craie sur le proche tableau noir. Là, comme si, une fois de plus, le numérique avait trouvé un alter ego humain.


Fin du parcours. Dernière performance. Deux protagonistes – deux acteurs d’Hollywood, filmés selon les codes hollywoodiens des années 60 – assis face à face sur un canapé, racontent, chacun à leur tour, leur rêve spécifique. Sauf qu’au final, en raison d’un singulier découpage/ montage, on assiste à une conversation commune plutôt fluide, comme si les 2 rêves avaient fusionné, comme si était ainsi né un nouveau rêve, collectif.


En clair, The moon is full, but it is not the moon, est un ovni… chronophage mais envoûtant. Un ovni où la «machine» ne désespère pas de redonner du pouvoir aux langages (cachés ou inconscients), contribuant du coup à mettre en mouvement, à recomposer et à transmettre cela qui ressemble à notre planche de salut: une convivialité.


ça ne se rate pas. Aux Rotondes, Luxembourg-Bonnevoie, jusqu’au 28 août. Entrée libre les jeudis et vendredis de 15.00 à 19.00h, les samedis et dimanches de 13.00 à 19.00h. Infos: rotondes.lu

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