• Marie-Anne Lorgé

Ecran de fumée

Mis à jour : avr. 28

Avant d’explorer l’archipel visuel du 8e Mois européen de la photographie initié par Café-Crème asbl – archipel réparti en 20 lieux, arrimé à une question sensible, celle d’habiter le paysage et plus globalement, la nature (Rethinking Nature/ Rethinking Landscape) –, je me propose, selon un fil conducteur improbable, de vous parler d’un écran de fumée, d’une avarie aquatique et d’un son qui pense par images.


Et ce fil saute les frontières, serpentant entre Buzenol – où le Centre d'art contemporain du Luxembourg belge (CACLB) a pris racine –, Dudelange – où une piscine s’offre un chant du cygne artistique avant démolition – et Esch-sur-Alzette, au Konschthal Esch, où, selon un ancrage urbain, le plasticien luxembourgeois Eric Schumacher expose trois «blocs sculpturaux», des stèles fontaines minimalistes, pendant que l’inclassable artiste belge Xavier Mary, connu pour utiliser/recycler/ transformer des matériaux industriels afin de créer de monumentales installations brutales, empile 20 tonnes de carcasses de moteurs de camions (ça interpelle autant que c’est spectaculaire), le tout jusqu’au 13 juin 2021. Sauf que la belle surprise se situe sans doute ailleurs…


Elle vient d’un jeune collectif, baptisé noc.turn, fondé en 2017 et composé de 10 à 12 anciens étudiants de l’Unif de Belval, tous désormais résidents eschois, résidents aussi du Konschthal Esch, auquel le collectif donne un coup de main selon les compétences de chacun (marketing et catering inclus) et qui, à la faveur d’une carte blanche, réalise une étonnante installation immersive, sonore, visuelle et sculpturale, là, dans l’ancien lieu de stockage de l’Espace Lavandier. Travail très abouti, qui «propose une réflexion sur la notion de transformation», à la fois esthétique – avec la nature prodigue en épiphanies – et socio-politique – avec des tribulations traduites en arrangements électroniques.


Notez que pour en finir avec son programme de préfiguration, le Konschthal Esch emboîtera le pas du Mois européen de la photographie dès le 29 mai, en invitant Caecilia Tripp et Armand Quetsch.



Pour la totale immersion nature, le cap, c’est incontestablement le site «particulièrement inspirant et inspiré» de Montauban-Buzenol où le CACLB s’est implanté en 2007 – je m’y attarde souvent et vous en cause régulièrement, comme l’idéale destination alliant bain de verdure et art en dialogue.


Pour ouvrir sa saison, le CACLB expose actuellement les 14 jeunes artistes (de moins de 35 ans) en lice pour le Prix du Luxembourg 2020 (doté de 2.500 euros). «Certains ont amené leurs oeuvres, d’autres se sont investis par rapport au lieu», à l’exemple de Laurent Trezegnies qui balise le contour de l’étang d’un trait jaune et noir, sachant que ledit trait se compose en fait de 50 piquets polycarbonates dont l’installation (1 piquet jaune et noir tous les 10 mètres) crée ainsi «une mise en lumière du dessin de l’étang dans l’espace» (en vue plongeante, aérienne, l’illusion est parfaite).


A l’exemple aussi, et surtout, d’Elise Claudot, plasticienne née à Arlon en 1988 dont les créations sont façonnées par les saisons et les éléments naturels, l’arbre d’abord, «au travers de gestes ritualisés». C’est le cas avec Ecran de fumée, un dispositif subterfuge – dont le propre est de déjouer les apparences: en l’occurrence, il ne s’agit ni d’une projection ni d’une vidéo mais… d’un théâtre d’ombres – installé dans l’obscurité du rez-de-chaussée de l’espace d’expo René Greisch, inédite structure née de l’assemblage de containers maritimes vitrés.


Un Ecran de fumée qui vaut à Elise de décrocher le Prix pour la poésie et la lumière qu’elle infuse «dans la construction qu’elle fait à partir de la nature».


La fumée en question est une sorte de fond laiteux, typique d’un jour ou d’un soir de brouillard. Sauf que «l’image» n’est en rien photographique, elle résulte en fait d’un subtil bricolage fait de branches bouturées par de la laine, branches interposées dans le faisceau lumineux qui éclaire un écran fabriqué main en feutre, de sorte que leurs silhouettes frémissent comme sous l’effet du vent. Mais un vent imaginaire, dû à un petit ventilateur, que le visiteur peut percevoir, tout comme le reste du dispositif, grâce à un miroir discrètement installé dans l’espace.


Le miroir donne un aperçu «de ce qui se trouve au-delà des apparences, derrière l’écran», et malgré le miroir, ou grâce à lui, le mirage reste total, comme un accès qui nous serait donné à un face-à-face plus intime avec la nature, à l’éphémère et à la réconciliation des mondes, fictif et réel.


Sinon, aux autres étages du même Espace Greisch, vous croisez notamment Lucas Leffler qui cherche «à déborder de la planéité de la surface photographique afin d’élargir ses possibilités plastiques», ou Emile Pierret dont les sculptures à l’allure de récits bâtis à coups de marteaux de pianos, sont «comme des œuvres de voyage», ou encore Jérôme Wilot Maus qui fait naître des Entités à partir de blocs des paraffine enchâssés dans de la pierre bleue et des pièces de bois, des pièces de mobilier liées au souvenir… d’une maison.


A deux pas, dans l’historique petit bâtiment blanc dit «Bureau des Forges», c’est Igor Dieryck que vous rencontrez, avec ses vêtements expérimentaux en popeline et macramé, ou Arthur Delhaye avec ses Innocents, des petites sphères de résine acrylique superposées en grappes faussement aléatoires comme des petits mondes aveugles.


Photo:

Elise Claudot, Ecran de fumée, 2021. Technique de la laine feutrée à la main et son installation de branches d’arbres en ombres chinoises.


Infos:


CACLB, Centre d’art contemporain du Luxembourg belge (accès 411, sortie Habay/Etalle): Prix du Luxembourg 2020, 14 artistes (Elise Claudot, Arthur Delhaye, Igor Dieryck, Naomi Gilon, Maxime Gougeon, Amine Jaafari, Lucas Leffler, Marie Aude, Emile Pierret, Julie Roland, Cléo Totti, Laurent Trezegnies, Carole Wilmet, Jérôme Wilot Maus), jusqu’au 30 mai 2021, accessible les mercredis, samedis et dimanches de 14.00 à 18.00h ou sur rendez-vous Contact: bureau@caclb.le, tél.: 00.32.63.22.99.85 – www.caclb.be


A partir du 12 juin, la prochaine expo du CACLB, intitulée 52 Hertz, fera référence à une baleine solitaire, singulière, unique en son genre, dont la fréquence du chant est précisément de… 52 hertz. En septembre, à partir du 11/09, avec M/ondes, il sera question de silence et de fragments.



C’est l’heure de la piscine, celle du Strutzbierg (Dudelange), où le plongeon n’est plus de mise. Sauf en eaux artistiquement expérimentales.


Alors, hormis un nécessaire travail de documentation des recoins (manifestes ou plus insolites) du lieu avant disparition – arpentage photographique accompli par Mike Zenari et Marc Lazzarini, par Isaiah Wilson aussi, qui traite davantage du repli en isolant certains éléments, carrelages, lignes, jusqu’à l’abstraction –, hormis l’image, donc, il y a l’installation.


Celle d’Eric Mangen. Qui arrache/récupère tous les objets et matériaux qui donnaient du corps au lieu (la salle des sports en l’occurrence), pour les assembler et générer d’autres physicalités. Très colorées.


Et celle de Diane Jodes, qui investit le bassin de natation. Alors qu’Eric accumule, Diane soustrait, épure. Et crée une étrangeté, celle d’un univers-fantôme, fût-ce déjà en occultant les fenêtres d’un blanc de lait fermenté.


Dans le bassin vide, Diane peint des croix en rouge – la conventionnelle couleur des coques de bateaux – , des croix qui évoquent des points de couture – la couture, langage personnel à portée quasi universelle auquel Diane recourt dans le champ de l’art contemporain – , et des croix qui, dans le fond du bassin quadrillé comme une page de papier, dessinent les lettres d'un mot à l’allure de naufrage, à savoir: Havarie (Avarie en français).


Mais tout n’est pas dit. Une composition sonore habille le spleen ambiant, réalisée par Rajivan Ayyappan, en étroite complicité, à partir d’enregistrements d’histoires d’eau, qui goutte, qui ruisselle, qui aussi éclabousse lors d’un crawl. Ça ressemble à un hommage que Diane la nageuse rend à l’élément qui symbolise au mieux le sens de l’adaptation (se sentir «comme un poisson dans l’eau»). La musique enveloppe, suit la déambulation, tout comme la lumière. Ainsi conçue, l’installation de Diane Jodes, en mode minimal, mais subliminal, c’est tout un environnement. Une oeuvre environnementale – voilà qui est neuf dans sa pratique – qui dit la violente beauté de l'écoulement du temps.


Attention, ça se découvre jusqu’au 2 mai (du mercredi au dimanche, de 15.00 à 19.00h). On se dépêche…

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