• Marie-Anne Lorgé

Du levain à la théière

«L’art est un langage (…). Ne pas y être initié, c’est ne pas le parler, donc ne pas le comprendre, donc dire des sottises à son propos» (Michel Onfray). En même temps, le langage de l’art peut passer par… un four à bois, où partager ensemble le goût du pain, rituel familier pétri autour d’un aliment aussi essentiel que millénaire, et dès lors dégourdir cela qui fermente comme une panacée mais qui fait tant défaut: le goût du partage.

C’est l’expérience vécue pendant la pandémie par Daniel Wagener, qu’il transpose/ restitue aujourd’hui devant le Mudam, en plein Kirchberg, quartier institutionnel et financier étranger au pouvoir… du levain (photo ci-dessous: © Marion Dessard | Mudam Luxembourg).



Le four, construction artisanale, Daniel l’a d’abord réalisé dans son jardin, «en réaction au confinement qui a éteint le vivre-ensemble»; dans la foulée, il s’est intéressé au levain, «qui pousse lentement», à la fabrication du pain, ce pain qu’il a «partagé avec les gens du quartier». Le revoilà devant le musée, avec un dispositif ouvert, aussi ludique que poétique, assorti d’un insolite et savoureux programme d’échanges baptisé «Ket Baker». Daniel pétrira lui-même tous les week-ends (samedis et dimanches de 10.00 à 18.00h, jusqu’au 27 février) en vue de délier les langues autour de la farine, des céréales, de l’antique histoire du bé ou du savoir pétrisseur. Et tous les mercredis (de 17.00 à 20.00h) et dimanches (de 12.00 à 17.00h), c’est le public qui pourra utiliser du four.


Le programme de «Ket Baker» (à consulter sur mudam.com) comprend également une «Alerte gourmande» (avec FerroForum et DKollektiv) ainsi qu’un «Festin»…

Toujours est-il que Daniel Wagener – graphiste, photographe, scénographe qui a grandi à Luxembourg mais qui réside à Bruxelles – est l’un des 14 artistes (de la scène luxembourgeoise) réunis dans Freigeister (Esprits libres), cette constellation d’œuvres qui, au Mudam, brasse des «thématiques prégnantes dans le contexte luxembourgeois», mais pas que, «telles que les migrations, les langues, les communs ou le territoire», et bien sûr, le vivre-ensemble.


Thématiques explorées au travers de formes variées, soit: l’installation, la peinture, la photo, la sculpture, la réalité virtuelle… Et ça passe par la matière et le geste, dixit donc le levain et le pétrissage de Daniel, mais aussi la tuile, en l’occurrence réduite en poussière(s), de Marco Godinho (adepte de la ritualisation, du langage tout autant) et la ferronnerie de Claudia Passeri.



Et justement – avant de plonger dans Freigeister – , matière il y a avec Joana Vasconcelos, artiste portugaise de renommée internationale, dont la théière en fer forgé monumentale (photo ci-dessus) vient d’être installée sur le rond-point Robert Schuman (Limpertsberg), face aux 5 chapiteaux plantés au Champ du Glacis, qui, du 12 au 14 novembre, accueillent les 80 galeries de la 7e édition de Luxembourg Art Week (LAW), foire d’art contemporain – ouverture le vendredi 12, jusqu'à 21.00h (vernissage sur invitation à 18.00h), le samedi de 10.30 à 19.30h et le dimanche de 10.30 à 18.00h.


Et tout est lié. C’est un week-end spécial à l’allure de grand bain artistique auquel vous êtes conviés, c’est un parcours tricoteur de dialogues, entre la LAW, le Casino Display (au centre-ville, 1 rue de la Loge, où, via l’expo collective Sticky Flames, la question du corps et de l’affect est débattue par 5 diplômé(e)s de 3 écoles d’art de la Grande Région et de Bruxelles) et le Mudam où certains des artistes de Freigeister propose un programme de performances. C’est notamment le cas de Marco Godinho qui revisite son œuvre Forever Immigrant en créant, par tatouages interposés, avis aux volontaires fans de dessin de peau, une «communauté de migrants»: ça se passe le 13/11, de 10.00 à 18.00h, et ce jour-là, il y a aussi du rock alternatif, Paradice de Catherine Lorent, à 11.00h, ainsi que Metamorphosis, une immersion virtuelle & chorale de Karolina Markiewicz & Pascal Piron à 15.00h, mais ainsi tout est loin d’être dit (voir mudam.com/events).


Retour à la théière géante de Joana Vasconcelos, intitulée Té Danzante.


Elément architectural à la fois décoratif et fonctionnel – on peut s’y asseoir, le temps d’une immersion au parfum de jasmin (du moins quand les graines auront enveloppé toute la structure) –, la théière en fer forgé travaillé en réseaux d’entrelacs et arabesques, comme une dentelle, hors échelle, «nous fait voyager avec Alice au pays des merveilles». Té Danzante embarque donc une dimension onirique mais aussi historique, raccord avec les cargaisons de thé rapportées au XVIIe siècle par les Portugais, au retour de leurs routes vers l’Est, raccord surtout avec Catherine de Bragance (1638-1705), d'origine portugaise, reine d'Angleterre et d'Ecosse après son mariage avec le roi Charles II. C’est elle qui a initié le rite du thé à travers le royaume, c’est à elle que l’on doit la célèbre tradition du Tea time aussi appelé Five O’Clock Tea.


En prime, eu égard au jasmin privilégié pour parfumer le thé vert, la «sculpture-tonnelle» atteste d’une idéale «symbiose entre l’élément naturel et l’élément industriel».


Direction Mudam, le temps de traverser le Pont Rouge.



Les artistes jouent «un rôle essentiel au sein de la société contemporaine à travers leur regard tour à tour critique, engagé, décalé ou poétique», et l’expo Freigeister que le Mudam présente à l’occasion de son 15e anniversaire, entend pour le moins enfoncer le clou sur cette évidence première. Elle met en lumière la capacité des artistes à interroger et, selon le terme de Nietzsche, à agir en «esprits libres».


Alors, qu’en est-il des «esprits libres» actuellement réunis? Ils sont au nombre de 14, tous artistes nés dans les années 1970 et 1980. Et cette sélection a pour enjeu «d’esquisser le portrait subjectif d’une scène artistique». Ce, au Luxembourg et au-delà. Les mots sont choisis et prudents.


En fait, la singularité de Freigeister tient dans son processus de réalisation, pensé sur un modèle collectif/participatif (c’est à la mode), prenant appui sur des journées d’échanges, lesquelles, en amont, ont associé moments de réflexion et rencontres avec des chercheurs, écrivains, associations etc. sur la réalité complexe de Luxembourg, ses mutations et perspectives (une publication en rend compte).


Du reste, dans son programme associé, Freigeister prévoit de prolonger le processus sous la forme d’une «Plateforme d’échanges» qui se répètera tous les samedis matins (de 10.00 à 12.00h) en compagnie d’experts et d’artistes chaque fois différents.


En attendant, les œuvres sont réparties en deux salles, certes vastes, avec possible «discussion visuelle et conceptuelle entre les deux espaces», il n’empêche, la cohabitation est un tour de force.


Par leurs origines et leurs trajectoires personnelles, les artistes ont en commun non seulement de tisser des liens entre le Luxembourg et d’autres pays mais, par leurs démarches et pratiques, de déjà/précisément traiter des thématiques qui ont nourri les échanges. Au final, sans chercher à les illustrer, Freigeister rassemble des propositions (oeuvres réactivées ou récentes) «comme autant de fragments d’une scène artistique» – conformément au sous-titre de l’expo – qui se distingue par sa pluralité.


Alors, concrètement et en vrac, qui, quoi?


Dans la première salle, espace ou corps passablement fluide, et plutôt installatoire, les corpus d’œuvres jouent leur partition.


Entre des rideaux noirs, Catherine Lorent parle de relégation – rejet ou exil –, thème qu’elle explore depuis 2012, depuis sa participation à la 55e Biennale de Venise, et de mensonge ou de vérité fallacieuse, le tout décliné à coups de vues marines et guitares, soit: des œuvres déjà existantes regroupées comme un panorama de ses 20 ans de carrière, «une expo dans l’expo» où «chaque œuvre est un zoom dans une histoire spécifique», mais toujours ouverte, expérimentale, surtout baroque et punk à la fois.


Catherine, la guerrière- féministe- musicienne, y ajoute deux modes à percevoir autrement l’environnement: les anamorphoses et la camera obscura, en l’occurrence dissimulée dans une bouteille de whisky… baptisée Grand Horno (du nom de son groupe de rock alternatif), «Special multi instrumental Destillation».


En face, autre focus également pictural et musical. Avec le plasticien, dessinateur, peintre, performeur et musicien Filip Markiewicz , dont le dernier projet audiovisuel expérimental, Ultrasocial Pop (Bourse Bert Theis 2019), «s’emploie à déconstruire la mécanique du spectacle capitaliste». Pour Filip, l’important est de sortir des codes établis.


Ici, la scénographie en bois modulaire, percée d’une sorte de hublot, permet un va-et-vient entre l’animation 3D («un truc testé pendant le confinement») et les peintures que Filip considère comme «non terminées», comme un jeu d’esquisses géantes perfusées par la figure d’Hamlet (photo ci-dessus), ce, en écho à Euro Hamlet, création en phase avec l’actualité européenne qu’il a mise en scène cet été, en occupant l’immense Hall du site Telux à Weisswasser, avec les acteurs Marie Jung, Leila Lallali et Luc Feit «qui jouent constamment différents rôles et entrent dans une sorte de schizophrénie».


Autour d’une toile hybridant l’Hamlet d’Ostermeier et un portrait de Rembrandt, une abstraite sculpture en bonze patiente, qui serait «une âme… matérialisée». Le tout fendu par un sourire… qui sent le soufre.


Au centre de la salle, une clé de tirant: un élément artisanal et décoratif, susceptible de sublimer une façade mais surtout de consolider/solidariser des murs fragilisés. Telle est la proposition de Claudia Passeri, qui dépose au sol la ferronnerie, comme un signe graphique… dont la qualité est métaphorique. Métaphore du lien entre deux parties du monde.


Quant à Karolina Markiewicz & Pascal Piron – tout savoir de leur univers au Casino Luxembourg où, dopé par l’altérité et le partage, le tandem déploie actuellement Stronger than memory and weaker than dewdrops, un parcours immersif multimédia qui descend dans l’humanité comme elle va mal à travers les déplacements d’hommes/femmes par-delà la Méditerranée, entassés/broyés dans l’anonymat –, ils réitèrent leur antienne, «rien ne change, tout s’enlise», traduite par la technologie: montage d’images «glitchées», documentaire en réalité virtuelle (25 minutes méditatives), chorus de voix «pour nous emmener dans la réflexion», le tout ceint par un voile noir, comme s’il s’agissait d’une scène de théâtre, où, à la peinture blanche, se détachent les lettres du mot Metamorphosis.


Dans la seconde salle, autre atmosphère, tendue par lenteur, celle-là que Nina Tomàs incarne comme un mode à créer, à penser et à vivre. Elle est lente dans le geste, dans la composition ou l’agencement même de l’œuvre. Nina s’intéresse au corps, au support, à la boîte ou cube, au cadre dont elle sort, par l’envers, et qu’elle démultiplie jusqu’au polyptyque: «c’est comme un paysage mental», qui digère, «absorbe l’intérieur et l’extérieur», où «j’essaie une retranscription d’éléments hétérogènes, un mixe d’histoire de l’art et d’environnement quotidien».


Donc, méditation avec Nina, mais intuition (et surréalisme) du côté de Sophie Jung. Qui épingle des dessins. Les uns sont inédits, autant de «métamorphoses d’objets chinés auxquels elle reconnaît une vie secrète», d’autres sont d’anciens travaux qui «réémergent dans un paysage graphique empreint de surréel».


A centre, une surface de ton rouge vieilli, celui de la tuile, réduite en poudre, étalée au sol comme une page gigantesque où Marco Godinho, le poète voyageur, hanté par l’effacement, trace en lettres blanches un vers sentence: Home is no/Longer Warm/ Waiting for your Return. Des tuiles superposées en un étrange nuage, déposé à l’extérieur, dans l’embrasure d’une fenêtre, intègrent la constellation imaginée par Marco, dont aussi Disappear, un jeu poétique d’apparition/disparition, où le vers écrit sur le mur est gommé le soir, afin qu’un autre prenne sa place, et son sens, le matin.


Et puis, il y a Aline Bouvy. Que l’on découvre dès l’entrée. Et qui propose un dispositif de Bancontact en alu brossé… diffusant en boucle un dessin animé de 2 minutes. Aline pastiche/raille ainsi le langage enfantin utilisé pour convaincre les utilisateurs, en même temps, elle introduit une fantaisie, «un pétage de câble dans la machine» autrement infaillible/inflexible… et ça fait du bien.


Aussi, il y a Yann Annicchiarico, Laurianne Bixhain, Daniel Reuter et Jeff Weber. A vous d’écrire la suite…


Infos:

Mudam (Musée d’art moderne Grand-Duc Jean) Luxembourg (3 Park Dräi Eechelen, Kirchberg): Freigeister. Fragments d’une scène artistique au Luxembourg et au-delà, 14 artistes, installations, sculptures, peintures, photos, animation 3D, réalité virtuelle, jusqu’au 27 février 2022, www.mudam.com

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