• Marie-Anne Lorgé

Du goût des autres

Déjà, ça sent la poudre d’escampette, et le bagage qui va avec – eh oui, celui du touriste n’est pas celui du voyageur. Et par tréteaux et chapiteaux interposés, l’été se dépêche d’installer cela qui fait courir les foules: les festivals.


Alors, pourquoi gâcher la fête en parlant d’école? Parce qu’elle n’a pas encore refermé tous ses cahiers et parce que le sujet aussi vaste qu’épineux de l’inégalité des chances, mais en l’occurrence brossé à rebrousse-poil de clownesque façon, perfuse Enfances de classe, le nouveau spectacle d’Isabelle Bonillo, comédienne adepte des chemins de traverse, fondatrice du T-âtre, un camion-chapiteau qui roule sa bosse au plus près du public, tout en empoignant des textes bâtisseurs (classiques ou non) résumés en 1 heure, le tout réalisé grâce au système D, pétri par une esthétique de la récupération.


Enfances de classe vient de faire escale au TOL (Théâtre Ouvert Luxembourg) et battra le pavé du Festival off d’Avignon, précisément dans l’Espace St-Martial, dès le 7 juillet (tjlrs à 09.55h, relâche les dimanches 10, 17, 24/07). Notez, dans le même off, mais à la Caserne des pompiers, que la présence luxembourgeoise passe par Terres arides de Ian De Toffoli, spectacle à la croisée du théâtre documentaire et du théâtre de narration retraçant le voyage en Syrie d’un journaliste luxembourgeois, avec Luc Schiltz et Pitt Simon (tljrs à 15.30h, relâche les mercredis).


Aussi, une coproduction de la Kulturfabrik, à savoir: la pièce La Friche et l’Architecte (PARKOUR II) du Théâtre K, sera jouée du 7 au 26/07 au Théâtre Transversal d’Avignon.


Avant le parfum des cigales et le chant des lavandes, et puisqu’à l’heure de la festivalisation, ce qui enthousiasme le grand public, c’est la représentation, la «mise en scène de soi», je vous propose, histoire de vous muscler le regard (ce qui sied aussi bien au teint que le bronzage), un détour par les «Real Dolls» de Louisa Clement au Casino Luxembourg, ou, pour faire simple, deux poupées robotisées à l’identique image de l’artiste (j’y viens ci-dessous).


Un détour aussi par une autre façon d’écrire le réel. Par la vidéo – Irreality de Karolina Markiewicz & Pascal Piron, traduit par l’image leur ressenti quant à la souffrance des Ukrainiens en exode, elle traduit ce monde parallèle, irréel, qu’est le deuil du territoire: ça part du documentaire pour se dissoudre/distordre en une sorte de peinture digitale abstraite et poétique (dont le fruit de la vente sera versé à l’association des Ukrainiens au Luxembourg, Lukraine asbl) – j’y viens ci-après.


Et par la photographie, celle de Patrick Galbats qui, mixant photos, documents historiques, écrits anciens et récents, raconte «l’affaire Tiszaeszlar» en Hongrie: ce travail participe à Europe Without Borders, une expo qui réunit six essais photographiques (de membres de l’agence OSTKREUZ, dont Mila Teshaieva et son A Ukrainian War Diary) abordant les questions d’identité, d’humanisme, de démocratie et de liberté d’expression. A l’initiative de l’Institut Pierre Werner, expo accessible dans le cloître de l’abbaye Neumünster, du 1er juillet au 28 août, tljrs de 10.00 à 18.00h. Infos: www.ipw.lu


Allez, lever de rideau. Sur Enfances de classe (photo ci-dessous: © Philippe Pache).



Pour le coup, ce n’est pas à Saint-Exupéry (avec son Petit Prince), ni à Shakespeare (via son Songe d’une nuit d’été ou sa Tempête), non plus à ses déboires «d’intermittente du spectacle mère-célibataire sans pension alimentaire» (comme dans sa création 2020, L’Ouvrir, coup de gueule tragi-comique plus efficace que n’importe quelle enquête) auxquels s’attaque Isabelle Bonillo, mais à une autre brique, les 3.000 pages de l’étude sociologique dirigée par Bernard Lahire (Editions Seuil, 2019) focalisée sur l’inégalité des enfants à leur entrée à l’école.


Il y a classe et classe, classe scolaire et classe sociale, un même mot pour deux ascenseurs, censés mettre en mouvement une trajectoire, trop souvent minés par une sorte de fatalisme … que l’école devrait corriger. C’est pourquoi, sur le plateau, les trois comédiens d’Enfances de classe endossent un rôle de profs – en témoignent le tableau noir, la craie et les cartes géographiques –, en même temps qu’ils incarnent, tout à tour, chacun des membres de la famille de chaque enfant dont ils parlent – ce qui génère un ping-pong verbal parfois brouillon.


En tout, il y a 3 histoires, celle de Balkis, de Thibault et de Valentine, chacune taillée dans un milieu, soit, trois au total, étagés comme 3 niveaux: populaire – migratoire et linguistique –, moyen – ou rural – et élevé. Milieux certes en adéquation avec la classification de l’enquête, ce qui n’empêche pas que le choix de ces histoires soit délibérément caricatural, plus favorable à un exercice de comédien parodique, avec gestuelle et mimiques, chassés-croisés de vieilles cagettes en bois faisant office de meubles, aussi de voiture, celle dans laquelle Balkis loge, avec ses frères et son père venu d’Algérie, à l’affût de petits boulots, entravé par la langue.


Un exercice de comédien qui permet une distanciation, cet humour qui gomme tout jugement. Thibault, l’Auvergnat, connaît mieux le nom de ses cochons et la clé à molette que la grammaire, pendant que la sage Valentine, Parisienne du 8e arrondissement, fréquente l’opéra aux basques de sa mère. Quant à Balkis, l’exilée, c’est la sauvageonne du lot, qui boxe ses copains et lance des boulettes. Ce qui la rend attachante? Comme si les obstacles forgeaient la personnalité? Comme si, aussi, par exemple, la magistrature dessinait d’office le devenir de Valentine, ou que la ferme serait moins enviable que le barreau?


Comme ça, l’air de rien, dans ses costumes chinés, son décor de bric et broc, surtout suranné, le spectacle Enfances de classe télescope la délicate question du déterminisme. La mission de l’école aussi. Encore que le moment ciblé par l’étude sociologique de Lahire ainsi mise en scène – avec délicieuses respirations musicales et même dégustation de thé et de cidre ou de vin afin de coller au terroir hissé en géographie sociale –, c’est une fenêtre étroite, juste l’entrée à l’école, non pas … le destin.


Et donc, le spectacle se place à hauteur d’enfance. D’abord, raconter la richesse intime de l’enfant. Sans parti pris. Et sans ventre mou – mais, perso, j’aurais quand même bien pris un petit dé d’émotion en prime…


En tout cas, c’est encore l’explosion du talent et de la générosité d’Isabelle Bonillo et de sa Cie, de mettre le doigt sur une problématique de notre temps par une ingéniosité de moyens économes et par le noble fil du ludique.


Infos:

Enfances de classe par T-âtre IBonillo, sous camion-chapiteau et adaptation en salle. Avec Isabelle Bonillo, Catia Machado et Nicolas Ruegg. A suivre sur: https://t-atre-ibonillo.blogspot.com



La générosité est aussi ce qui innerve la démarche de Karolina Markiewicz & Pascal Piron. Toujours à traduire l’exil. Toujours au chevet de la souffrance. Que Karolina connaît bien, elle, d’origine polonaise, qui, petite, dans les années 80, a connu les cartes de rationnement. Et depuis longtemps lucide quant à la menace «du grand frère russe». Dès les premières minutes de l’agression de l’Ukraine par Poutine, «on savait…» Et Karolina & Pascal d’organiser moult actions de solidarité. Quant à la vidéo Irreality. Trust in Children. Somme Future, acte au demeurant politique, «il importe que ce soit vu comme un objet artistique et comme traduction d’une expérience personnelle» (photo ci-dessus). Et donc, quoi?


En amont, des rencontres avec des Ukrainiens hébergés par des citoyens (de Strassen en l’occurrence) pour un minimum de six mois. Puis, des transports de médicaments vers la Pologne et l’Ukraine, six trajets effectués du 4 mars au 15 mai, pilotés par Karolina et Pascal, qui, en revenant, partant de Jawor, ont ramené «des gens», «beaucoup de chorégraphes, et des profs, des enfants surtout, arrivant du côté polonais», 47 personnes en tout, avec un roulement de 2/3 camionnettes.


Les images ont donc été tournées lors de ces transports, par Karolina et Pascal, les témoins du flux constant des exilés forcés, avec qui ils ont échangé. Qui parlent du «deuil de leur réalité perdue», de leur «vie dans une réalité déformée», du passage à se frayer «à travers de nouveaux obstacles, un monde parallèle, irréel». Et comment rendre compte de cette irréalité, transcrire son ressenti? Réponse: «De manière artistique, par une abstraction, par une poésie».


«On est parti d’images documentaires, puis, grâce à différentes intelligences artificielles, on a déconstruit – un peu comme les gens le sont – pour alors reconstruire… en un beau paysage, une sorte de no m’ans land, où, par exemple, tu peux reconnaître un champ de colza mais brisé par des silhouettes». En gros, «on ajoute un coloriage, un étalonnage, on ralentit, en fait, on intervient sur la qualité de l’image comme si on faisait de la peinture, mais en digital, donc, en mouvement».


Toujours est-il qu’Irreality s’expose à New York, jusqu’au 18 août, à l’initiative de LIAR (Luxembourg Institut for Artistic Research), qui se donne pour mission de présenter l’art dans la rue afin d’y confronter le public, c’est pourquoi Irreality s’affiche dans une vitrine, sous forme de poster – «c’est d’ailleurs clairement un extrait figé de la vidéo» –, doté d’un QR Code, le scanner permettant de voir la vidéo (infos: https://www.liar-nyc.com/irreality).


Le poster est en vente (visible à New York comme partout via le site). Aussi la vidéo. Au profit de Lukraine asbl. Parce que «l’art peut être une pierre de solidarité».


Un screening du travail, assorti d’une discussion, sera prochainement organisé à New York. Où, déjà, un questionnement vise la légitimité d’une Luxembourgeoise, fût-elle artiste, à traiter de la guerre en Ukraine. Sauf que bien sûr Karolina Marckiewicz sait ce qu’est l’exil, «je ne suis luxembourgeoise que depuis 30 ans». En fait, ce qui, elle, la taraude, c’est «comment faire l’art aujourd’hui». Ou de la nécessité de faire écho à ce qui passe.



La technologie, c’est aussi, intrinsèquement, ce qui est à l’œuvre dans les «Real Dolls» de Louisa Clement (née en 1987 à Bonn où elle vit et travaille), ces poupées qui en ce moment évoluent dans différents espaces (Aquarium ou InfoLab) du Casino Luxembourg en qualité de représentantes (Repräsentantinnen) de l’artiste, comme si celle-ci était en résidence, pour le coup dotée du don d’ubiquité.


Pas neuve mais toujours troublante cette question du double, inspirée/boostée par les réseaux sociaux, où le «je» est forcément un autre, où maquiller l’identité, où dupliquer le paraître. Une copie forcément embellie, extensible dans le temps et l’espace.


Alors, voilà, «Louisa One» est née (photo ci-dessus), en deux exemplaires identiques – exception faite du vêtement, une fois en jupe, une fois en pantalon, choisi par la créatrice de mode luxembourgeoise Charlotte Kroon, qui, en accord avec l’artiste, n’a pas projeté son goût du noir.


Par ailleurs, eu égard à la complexité de la création, le fait qu’il n’a pas été possible de trouver la juste coloration de cheveux, du reste synthétiques, est le détail qui s’insinue salutairement comme un grain de sable dans l’avènement (aussi fascinant que terrifiant) de la réplique.

Dans le même ordre d’idée, si «Louisa One» est capable de rire, elle peut être triste... sans verser de larmes… «du moins, pas encore» précise l’artiste.


En fait, la poupée – fabriquée en Chine, avec traits, teint et texture de peau résultant de procédés innovants, scans corporels, microphotographie, études de mouvements… – est un pur produit d’IA (Intelligence artificielle) couplée à de savants algorithmes. Qui communique, par les yeux et les mots (en anglais), avec celle/celui qui s’assoit à ses côtés. Conversation certes perroquet – l’artiste a répondu en amont à plus de deux mille questions à caractère personnel que «Louisa One» a intégrées – sauf que, aussi connectée au Web, en même temps que soumise aux stimuli externes (linguistiques inclus) des visiteurs, la poupée… apprend.


«Louisa One» développerait donc sa propre personnalité. Et l’artiste perdrait ainsi le contrôle de son double, renonçant du coup à ce qui, des mois durant, a apparemment scellé sa vie à son artifice, cette intimité déconcertante, cette sorte de sensibilité absolument déroutante qui, selon Louisa Clement, relèverait typiquement du monde artistique.


Louisa Clement envisage de faire fabriquer dix exemplaires des Repräsentantinnen – six sont déjà «en résidence», dont deux au «Casino», une autre à Sarrebruck, une autre encore à Los Angeles. Il s’agirait d’un jour les réunir pour «comparer leurs évolutions selon les contextes d’exposition». Et expérimenter les transferts possibles entre le domaine numérique et le monde réel.


Ce que Louisa Clement envisage aussi, c’est de travailler autour de la santé, de cet idéal du corps sain, sinon parfait, que la société et les médias forgent instamment. Et «Louisa One», objet parfait, est le miroir inversé/détourné des failles de la femme et de l’artiste Clement. Ces failles qu’il s’agit, tout aussi instamment et médiatiquement, de refouler sous le vernis…


Infos:

Au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, 41 rue Notre-Dame, Luxembourg: Louisa Clement, Repräsentantinnen (in residence), jusqu’au 28 novembre, www.casino-luxembourg.lu

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