• Marie-Anne Lorgé

Corps émotionnel

Dernière mise à jour : 24 mars

Taper du poing sur la table, hurler aux alouettes, être à fleur de peau, pleurer à chaudrons… et soupirer d’aise. Sauf que. C’est aux spécimens à sang froid, aux cartésiens inoxydables, aux experts en émotions bridées/refoulées, en contrôles tout terrain, que le pouvoir appartient. Autrement dit, du discours social et politique, exit la larme vulnérable (de joie, de doute, de peur et de douleur).


Toutefois, comme une leçon du confinement, comme une riposte aux faux-semblants des réseaux sociaux, réensemencement de notre relation au sensible il y a. Et comme toujours, ça germe d’abord dans le champ des créateurs.


Depuis son roman La salle de bains, publié il y a 35 ans, Jean-Philippe Toussaint laisse couler l’eau des émotions. Sensible au sentimentalisme d’un Chaplin comme aux images d’un Philip Roth qui, dans Patrimoine, a ainsi l’audace ( !) d’ évoquer un père assis au même endroit, avec, devant lui, sur la grande table, non plus des livres ni des dossiers (ceux d’avant, datant de la force l’âge) mais des médicaments bien disposés, bien rangés.


Ma mère – bien réelle – est désormais comme ce père du récit, à faire le deuil de son autonomie, abyssalement affligée de n’être «plus bonne» qu’à relier à petits pas son fauteuil et sa télé, elle, la maîtresse de maison toujours impeccable, la mère toujours courage, contrainte à demander de l’aide pour tout, à tout le monde. Et je rumine mon impuissance, là, au fond du jardin de la maison familiale, où j’ai fait mes premiers pas et où les arbres qui aspirent mes plus beaux souvenirs disparaissent inexorablement sous les tonnes de remblais des terrassements voisins – urbanisation effrénée oblige.


C’est une disparition du paysage, celui-là que le même Toussaint évoque dans son roman éponyme, mis en l’occurrence en scène par Aurélien Bory, interprété par Denis Podalydès au TNL, en mars 2021, lors du Mois de la francophonie.


Et nous y revoilà.


Jean-Philippe Toussaint, à «l’œuvre profondément mélancolique et terriblement humaine», est attendu ce 23 mars, 19.00h, à neimënster, le temps d’une rencontre – pilotée par l’auteur luxembourgeois Ian De Toffoli et organisée par l’Institut Pierre Werner – à propos de ses secrets d’écriture …


… sachant que les émotions qui mobilisent Jean-Philippe Toussaint sont les plus silencieuses, les plus intimes, liées au deuil et à l’amour.


En même temps, dans Ces émotions qui nous fabriquent (1999), la philosophe et psychologue Vinciane Despret démontre à la fois que les émotions n'existent pas en soi, elles sont un facteur construit culturellement, et qu’«avoir un corps, c’est apprendre à être affecté».

Ce qui précisément me conduit à vous parler de l’actuelle expo de la galerie Nosbaum Reding, intitulée Emotions are Facts, que la curatrice, Chloé Bonnie More, aligne sur la théorie de Vinciane Despret, celle du corps émotionnel construit. Et genré. Du coup, elles sont 8 artistes femmes à qui l’expo ouvre la voie du corps et du geste «empreints d’émotions bien réelles».



Au final, autant de positions féministes? Pas que. Mais une tentative d’en finir avec «notre systémique et souvent inconsciente manière de protéger par la dissimulation», de mettre aussi «fin à la guerre des genres»… censée «rendre l’amour possible».


Alors, d’amour, du moins en creux, il en est question avec Konstantina Krikzoni et Parasites of Joy, une peinture grand format, rouge passion (ou menstruation), brodée de fragments de latex (évoquant l’objet sexuel), conçue comme «une chorégraphie autobiographique» entre son corps et d’autres créatures féminines, des êtres ambivalents, des métamorphes magnétisés par une sorte «d’outil de guérison» qui serait la joie.


Et de guerre, il en est aussi question avec Miriam Cahn et son beschuss (bombardement), un émouvant petit format à l’aquarelle et au charbon, où l’incendie du ciel écrase des ombres humaines.


Point d’âme qui vive dans les épurés et sublimes dessins à l’encre de Chine de Boryana Petkova, mais des fleurs – tiges et graminées – stylisées en un seul trait. Chaque jour, une fleur différente dont le trait, comme un langage, traduit chaque fois une émotion particulière. Suspendus à la volée, comme un souffle qui aurait dispersé des aigrettes sur le mur, les 411 dessins «fonctionnent comme un sismographe émotionnel» (photo ci-dessus). Un pur moment de poésie.


Le végétal, Monica Mays s’en saisit aussi, à la faveur de deux sortes de gros cocons de soie déposés au sol, bourrés de matières laineuses et fibreuses: une façon de transporter, dans «notre environnement déshumanisé», une mémoire du vivant.



Sinon, il y a la figure de Conchita, surnom péjoratif donné aux femmes domestiques espagnoles, que Carmen Ayala Marin, en une figurative huile explosive, fait sortir de ses gonds: un renversement du rapport sociologico-sexiste induit par une colère légitime et désormais assumée mais… révolver en main – et donc, Tempérance tu m’énerves, c'est la peinture d'un cri muet: passera ou ne passera pas à l'acte?, en attendant ce n'est pas que du roman, ni du cinéma (photo ci-dessus).


Enfin, comme une évidence, il y a le masque. Social. Patriarcal. En version sculpturale. En terre cuite selon Zohreh Zavareh. Et en bois selon Kong Shengqi, qui taille un Théâtre anatomique dans du tilleul (même photo ci-dessus).


Infos:

Galerie Nosbaum Reding, 2-4 rue Wilhelm, Luxembourg: Emotions are Facts, expo de groupe, peintures, dessins, sculptures, vidéo, du mercredi au samedi de 11.00 à 18.00h, jusqu’au 30 avril, www.nosbaumreding.com


Et de l’émotion, la semaine en déborde.



Ça va du vibraphoniste Pascal Schumacher qui présente son nouvel opus Luna à la Kufa d’Esch/Alzette) ces 23 et 14 mars au poète argentin Esteban Charpentier – invité par le Printemps des Poètes-Luxembourg, en collaboration avec la revue ABRIL, à présenter son dernier ouvrage París-Paris à neimënster le 24 mars (19.00h) , et de l’expo Gust Graas à la galerie Reuter-Bausch (14 rue Notre-Dame à Luxembourg), à partir du 24 mars (photo ci-dessus: œuvre Madame1961), à l’Histoire de la vie associative dans la Ville de Luxembourg depuis le XIXe siècle telle que développée au Lëtzebuerg City Museum à partir du 25 mars.


Sans oublier Red Luxembourg, expo (labellisée Esch2022) qui pose les questions de la proximité avec la nature et du logement abordable, ce, à la Kulturfabrik (Esch) dès ce 24 mars. Sans non plus oublier Stëmme vun der Schmelz à Dudelange, une expo initiée par le CNA et l’artiste Michel Feinen en hommage à l’ancien site industriel et à ses ouvriers: ouverture le 25 mars, sur le site Waassertuerm-Pomhouse, dont c’est le 10e anniversaire.


En ajoutant au panier, la 3e édition d’XPO E, qui permet aux Rotondes, en collaboration avec 9 lycées, de proposer une exceptionnelle mise en valeur de la richesse de la filière artistique vernissage vendredi 25 mars, à 18.00h, à la galerie des Rotondes, Luxembourg-Bonnevoie.

53 vues