• Marie-Anne Lorgé

Circulez, tout est à voir

Rendez-vous à la BIL et au Marché-aux-Poissons. Pour, dans le premier cas, une expo qui parle de mobilité, ce, jusqu’en janvier et pour, dans l’autre cas, une manifestation éphémère, baptisée Dos au sol, dont le dispositif emprunte au marché aux puces (ça ne se rate pas les 25 et 26 septembre, de 12.00 à 18.00h).


Dans le premier cas, intitulé IM-MOBILITY, on cogite, et dans le second, le plaisir est autre, plus immédiat. Il n’en reste pas moins que c’est l’occasion de rencontrer simultanément, mais en deux lieux, des artistes comme Marco Godinho, Patrick Galbats, Hisae Ikenaga, Gilles Pegel, Claudia Passeri et Trixi Weis. Il y a une dimension commune, celle de la circulation, mais, évidemment, selon deux démarches totalement différentes: prospective à la BIL (voire technologique) et plutôt de l’ordre d’une réappropriation de l’espace public pour ce qui est de Dos au sol.



Dos au sol, c’est d’abord un énorme capital sympathie; c’est un projet de l’Agence Borderline, né pendant le confinement, d’un besoin de réaffirmer que l’art est un bien essentiel et qui vise «un élan de partage, de resocialisation et de solidarité entre artistes et publics».


Collectif et spontané, le projet réunit une trentaine d’artistes (dont aussi Catherine Lorent qui expose actuellement au Centre d’art Nei Liicht à Dudelange, Manuel Ocampo également présent à la galerie Nosbaum Reding, Lauriane Bixhain, Serge Ecker, Filip Markiewicz, Suzan Noesen, Marianne Villière, Eric Schumacher, Daniel Wagener et cetera), selon des formats et supports variés, ce, «dans l’idée d’une expression libre, comme une "discursion" poétique et expérimentale, une initiative floutant les délimitations usuelles entre expositions institutionnelles, espaces de rencontre, musées, vide-greniers ou brocantes». Au final, ni protocole ni flonflon.


Et Borderline d’ajouter: «Le parti pris est de présenter des œuvres existantes, mercantilement nous parlerions de "stocks à valoriser", pour stimuler une nouvelle circulation… entre artistes, institutions, collectionneurs et publics curieux».


En cas de mauvais temps, l’exposition se tiendra (les 25 et 26 septembre) dans l’Aquarium du Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain (rue Notre-Dame). Qu’on se le dise!



Sinon, IM-MOBILITY, c’est donc l’actuelle expo qui, dans la galerie Indépendance de la BIL (Banque Internationale à Luxembourg (BIL), questionne – comme son titre l’indique – notre immobilité contrainte (l’an passé) par la pandémie, même temps que notre relative liberté d’action désormais recouvrée (photo ci-dessus: © BIL).


Pour y répondre, des pigeons voyageurs sont appelés à la rescousse, à savoir: une quinzaine d’artistes, avec leurs pratiques diverses (installations, peintures, objets sculpturaux, photos, vidéos). Et des œuvres récentes, mais pas toujours, pas forcément.


Des artistes, oui, mais escortés par des prototypes – pneu gonflé par de la gomme liquide naturelle biodégradable (susceptible de tenir le coup 180.000 kms durant), voiture autonome (le 360Lab de l’Uni.lu) ou à air comprimé (l’AirPod 2.0 de MDI) – proposés par des entreprises innovantes et autres centres de recherches. Une cohabitation qui apparemment titille les réfractaires au mélange des genres, arguant aussi d’une irruption publicitaire. Sauf que.


Sauf que les prototypes – parfaitement étonnants – s’apprécient pleinement sous l’angle du design, que le design est un moteur de l’innovation et que ladite innovation, liée à la mobilité (thématique d’hyper actualité), est une valeur de l’entreprise BIL. Pour qui le volet «art» est aussi une originelle priorité et qui donc, dans son bel et vaste espace galerie, tient… à monter «une expo pour sa cible client».


Voilà, IM-MOBILITY correspond à cette «vision protéiforme», qui sera complétée par une série de conférences, invitant des experts à présenter des solutions, à poser des jalons quant à nos modes de déplacement actuels et futurs. Et en chemin, quid des artistes et de leur rapport à l’espace?


Dans son Monde nomade #2, 2006-2010, Marco Godinho, arpenteur infatigable et téméraire des limites géographiques et bouts du monde, investit et éprouve les conventions cartographiques, accouchant de mappemondes tire-bouchonnées comme des conques, ou des cerfs-volants, ou des papillons d’une espèce inconnue.


Jamais à l’abri d’une fièvre poétique, Marco propose parallèlement From Gesture to Gesture (Erasing Sky) #1-56, fruit d’une expérience, celle d’une marche quotidienne, 1.000 pas par jour, à traîner chaque fois sur le sol un carré de MDF de 24 x 30 cm, sur lequel il a peint le ciel du matin. Qui se délave au fur et à mesure. Empilant les plaques au final – 56 au total –, Marco élève une tour, métaphore d’une céleste route vers nos rêves…


Hisae Ikenaga (dont l’expo Industrial-visceral reste visible à la galerie Nosbaum jusqu’au 9 octobre) aligne une subtile série de collages (sur papier, avec encadrement alu) intitulée Décomposition en douceur et qui est un surréaliste exercice, vert émeraude, de déconstruction de canapés.


Franck Miltgen a aussi beaucoup marché en 2020, à travers le Müllerthal, de quoi lui inspirer une collecte d’empreintes de formations rocheuses: sont ainsi nées les MüllerThal Traces sur tissu (de ton rouge, bleu, cola et curry), floquées par la sédimentation ou l’érosion, avec de la pyrite semée comme un bijou.


Quant à Gilles Pegel, il reprend son obsessionnel thème de l’hélice, aussi évolutive qu’une matière vivante mais toujours empêchée par un accident, par un point de rupture ou de tension uniquement imputable à la technique. Dans Hardfork (PCBR), 2020, il décline donc son emblématique forme en spirale dans le bronze, mais un bronze (mordoré) sablé. De troublante beauté.


De son côté, le photographe Patrick Galbats arrête le temps, dans les parcs publics, dans les jardins privés aussi, où, à la tombée de la nuit, entre amis, profiter tout simplement de la vie: un format, surtout, témoigne de ce clair-obscur pétri par le silence, un format de qualité quasi picturale où suintent l’émotion et la nostalgie.


Et puis, il y a les très sensibles «paysages corporels» de Claudia Passeri, deux gros plans de chemises sous les aisselles, là où la sueur (du mineur) décolore le blanc, dessinant une corolle rosée dans ce blanc qui colle communément au langage bureaucrate. Les deux formats font partie de Mangia Mina, un projet à la fois engagé et empathique développé au Centre d’art Nei Liicht à Dudelange en 2015.


Enfin, quelques œuvres se bousculent, celles prêtées par le Luxembourg City Museum – dont Le petit navire en papier, grandeur nature, que Trixi Weis fait flotter sur la Pétrusse (vidéo de 2003), «entraînant ainsi le public dans un fantastique voyage vers son enfance» –, et celles extraites de la Collection BIL, dont Le Pont G-D Charlotte en construction, 1964, une huile de Roger Dornseiffer.


A découvrir dans la galerie Indépendance de la BIL, ainsi que dans le parc Heintz contigu (avec interventions de Spike et Stick), jusqu’au 14 janvier 2022 – sachant qu’alors l’accrochage sera totalement refondu.

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