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  • Marie-Anne Lorgé

Aux premières jonquilles

«On est déprimé car on a cessé de valoriser la beauté». L’antidote, ou la preuve contraire, c’est Southern, l’expo qui, à la galerie Fellner contemporary, réunit 5 artistes… du sud. D’Esch-sur-Alzette plus spécifiquement. On retrouve Trixi Weis et sa façon aussi sensible qu’inclassable de parler du temps perdu («qui ne se rattrape plus», comme le chante Barbra), du temps jeté par les fenêtres, du temps qui fuit ou dont on s’échappe. Entre passé recomposé et présent imparfait, Trixi fabrique des fables installatoires à coups d’objets qui ont vécu. Et de son vécu. Nostalgie et clin d’œil au balcon.


Aussi il y a la peintre autodidacte Sarah Mandres – une belle surprise! –, avec sa façon d’explorer les rapports couleur-forme, avec ses aplats colorés d’où naissent des géométries organiques qui font mine de dire qu’on est tout seul à plusieurs (visuel ci-dessous).

Et puis, il y a Patrick Galbats, avec ses bottes de photographe marcheur. Pour la suite, rendez-vous ci-après, je vous raconte tout…



En attendant, «le printemps, c’est joli pour parler d’amour» (dixit Barbara, encore). Et de toutes les émotions...


De ce sentiment poétique qui pousse au mieux aux premières jonquilles.


Du coup…


«Comment peut-on, à vingt ans, renoncer brutalement à la poésie pour partir vendre du café et des casseroles en Afrique?» La réponse tient dans ce qu’on a l’habitude d’appeler… le mystère Rimbaud.


Eh quoi, Rimbaud, mort il y a 132 ans – emporté à 37 ans par une maladie rarissime, la synovite villonodulaire – continue donc de faire jaser et d’inspirer (et pas que les épreuves de philo) !


Eh oui. Parce qu’il a écrit des textes majeurs… «pour la poésie des siècles à venir».


Ah, nous y revoilà à cette poésie qui depuis 1999 bénéficie d’une journée à elle toute dédiée – et pourquoi pas? (il existe 653 journées mondiales répertoriées, dont de la baleine, de la procrastination, du fromage, aussi de l’eau le 22 mars, alors que celle du moineau et du bonheur est tombée le 20 mars) et c’est même fort heureux – , fixée le jour de l’équinoxe.


Symbolique jour du renouveau, en tout cas jour du casse-tête consistant à définir la poésie, sauf à savoir qu’«elle ne sert à rien, c’est pourquoi elle est indispensable». A rien, si ce n’est à toucher une zone de pureté, ou une zone de recherche personnelle, à incarner une forme de refuge et de liberté (mot énorme) et à lutter contre la noirceur de monde (ce qui ne la dispense pas d’y plonger son encre comme dans un cambouis).


Bon, tout ça pour dire que le romancier Jean Rouaud, Goncourt 1990 pour Les Champs d'honneur , n’en finit pas de se mettre au service de Rimbaud, cherchant par l’enquête auprès de témoins à percer son mystère: tel est l’enjeu de la discussion entre Rouaud et Jean Portante organisée le 23 mars, à 19.00h, à neimënster (entrée libre) – cette rencontre figure au programme du Mois de la francophonie.


Tant qu’à parler francophonie, notez Résistance(s), une pièce de Jean-Bernard Philippot, représentée par la Compagnie Nomades, contant l’histoire de deux jeunes filles – une Allemande et une Française – confrontées à la dictature nazie. «La dictature, le racisme, la Shoah, la résistance politique et humaine sont les principaux thèmes évoqués». ça se passe le vendredi 24 mars, à 19.00h, à Vauban, Ecole et Lycée français de Luxembourg, 1-3 rue Albert Einstein, Luxembourg. Entrée libre sur inscription.


En fait, traditionnellement, mars, c’est carton plein culture, arts visuels (ainsi, en date du seul 23 mars, tablez sur 2 vernissages, Bettina Scholl-Sabbatini à la galerie Schlassgoart à Esch/Alzette et Lisa Khol, photographie, à la Reuter Bausch Gallery à Luxembourg) et arts vivants confondus, dont Weaver, la nouvelle création de la chorégraphe Anne-Mareike Hess, interrogeant les stéréotypes associés aux femmes, où le tissu, l’image du tissage, sert de «métaphore à la connexion des destins féminins à travers le temps et l’espace» (à découvrir à neimënster, le 24/03 à 20.00h et les 25 et 26/03 à 18.00h, réserv. tél.: 26 20 52-444 ou par e-mail à billetterie@neimenster.lu). De quoi donner le tournis à votre agenda.


De quoi aussi faire une pause, le temps d’une réflexion sur cet essentiel qu’est la culture ou l’éducation permanente face aux défis sociétaux. Et ça, c’est une proposition de l’Académie luxembourgeoise, prévue ce 22 mars, 18.00h, dans ses locaux à Arlon, au 7 Parc des Expositions. L’Académie nous invite d‘ailleurs à toutes ses conférences de printemps où il sera aussi question des Enjeux philosophiques des neurosciences (le 19 avril, 18.00h) et d’Une belle inconnue venue du Grand-Duché, à savoir: la littérature francophone luxembourgeoise, selon Frank Wilhelm, le 31 mai, 18.00h.


C’est l’heure, je vous conduis à la galerie Hans Fellner, à Southern, expo collective, où il est question de paysages métaphoriques et naturels, d’objets aussi, bannis par défaut d’usage ou par l’usure des envies, celles-là qui guident nos achats compulsifs.



Sauf qu’à y regarder de près, l’objet devenu rebut se découvre un potentiel raconteur, souvent lié à une émotion. C’est particulièrement vrai à travers les installations de Trixi Weis… qui a le don de parler d’elle-même, en feignant de ne pas le faire, pour au final nous concerner toutes/tous.


Trixi ne peut s’empêcher de fouiller dans ses tiroirs, d’en extraire ce qui résonne dans son grenier à la fois imaginaire et affectif. En fait, l’objet exhumé plutôt que trouvé, et plutôt détourné que recyclé, est la pièce maîtresse d’une constellation aussi familière qu’étrange. Où le banal, le déchu, s’octroie un nouveau rôle, voire devient (quasi) précieux. Il en va ainsi, dans unless en l’occurrence, d'un petit fouet de cuisine en inox, qui, une fois aplati, a l’allure d’un bijou.


Et voilà le petit fouet aplati qui patiente, accroché au mur, à côté d’un peigne en plastique brun totalement édenté, d’un petit éventail à main, rond et noir, dont il ne reste que les brins et d’une petite pochette de soirée dont il ne reste rien, si ce n’est le fermoir en métal doré, graphique trace d’une pochette dès lors disparue, mais que notre mémoire refaçonne, associant le filet doré à un souvenir festif. Du coup, unless, désarmant ready-made, fonctionne comme une madeleine de Proust.


Et ce n’est pas tout, sous l’ensemble, au sol, une chaussure, toute seule et blanche. Qui a tôt fait de réveiller le conte, le bal de Cendrillon, sa pantoufle de verre (et non de vair, comme Disney a pu la prétendre), tout en hybridant deux notions récurrentes chez Trixi, la surconsommation et surtout, la solitude.


Dans lost, autre ready-made, le prince charmant n’est pas loin. Sur deux petits carrelages de cuisine (la cuisine de Trixi), on voit sa dégaine, mais pas sa tête. En fait, ce n’est pas que le ménestrel ait perdu la raison mais qu’il fut par ailleurs trop occupé pour prendre soin de ses relations, amicales ou amoureuses. C’est pourquoi, scotchée non loin au mur, une petite grenouille desséchée – une vraie grenouille en l’état retrouvée par Trixi dans sa cave –, la mal-aimée des contes, peut toujours attendre le baiser censé la métamorphoser.


Lost a pour décor un vieux tissu de revêtement de fauteuil, élimé jusqu’à la trame, troué comme un rêve avorté. Le motif du tissu, c’est une bucolique scène, avec château et frondaisons, sauf que dans cette allégorie de l’amour courtois, point de trace d’un prince ni d’une princesse. Et pour clore le tableau final, une rose géante, en métal argenté, plantée seule dans le sol. C’est la rose (de Ronsard ou de Saint-Exupéry) qui dit la beauté fragile, la jeunesse éphémère mais aussi tout le gâchis d’un temps gaspillé, pressé. Et pourtant, la rose est unique… Et en attendant, elle est solitaire…


Et parce que dans la pratique de Trixi, il est toujours question de cycles ou d’associations d’idées et de formes, on retrouve le fauteuil dans nude, une photographie, autre facette de l’artiste visuelle Weis, sorte de making-of de son expo Empty Emptiness de 2021 à Dudelange, où vibrait le manque du père, avec le fameux fauteuil vide de l’absence installé dans la pénombre, ce fauteuil, le même, identique, aujourd’hui photographié totalement désossé en 15 étapes, comme les pages tournées d’un chapitre aimé désormais clos. Comme un processus de deuil. Comme la délivrance d’une perte.


Quant à la grenouille, elle resurgit sur la photo (ci-dessus) intitulée Banksy, qui immortalise Mussi, le chat de Trixi, essayant en un élan d’attraper le petit batracien collé sur le cadre – autre spécimen desséché de la cave de l'artiste: drolatique pastiche de la citation de Picasso, «tout acte de création est d'abord un acte de destruction», réappropriée par Banksy, le street artist le plus connu au monde, lors du laminage en 2018 de Girl with balloon, son oeuvre alors adjugée à plus d’un million d’euros.


Cqfd, Trixi, attachante artiste funambule pétrie de fêlures, toujours à l’affût d’un réenchantement, entre poésie et humour.


Avec Patrick Galbats, deux séries photographiques. L’une est un portrait décalé de la commune de Sanem – commis en complicité avec Daniel Wagener: un travail haut en couleur(s), intitulé 600 Kilo Quetschekraut an 80 Bouletten en conformité avec l’esprit souvent railleur, parfois kitsch, qui l’a orienté, réalisé dans le cadre de Loop22 et Esch2022. Quant à la seconde série, elle est de l’ordre du cheminement, qui dit à la fois l’itinéraire du marcheur et le parcours intérieur. Un itinéraire en l’occurrence emprunté dans le paysage minier, une marche qui suit à la trace des objets abandonnés, ceux-là qui trahissent le passage, lequel use le paysage, en tout cas, le creuse. Et Patrick d'observer, de chausser ses bottes, d’emprunter les sillons, ces lignes ou cicatrices de poussières, pour, au final, ajouter son (délicat) regard au grand récit de l’oubli et du changement – photos extraites de Marcheurs marchands, arpentage/glanage initié par le CNA dans le cadre d’Esch2022.


Itinéraire aussi, ou, plutôt, flânerie, avec jeanjean, un «contemplographe», un oiseau de nuit, qui de Trez Rouz en Bretagne jusqu’aux sous-bois eschois, en passant par l’Oise et Avignon, capture l’intimité des naturels décors, leur secret, leur silence, le silence décuplé par l’obscurité, ce silence appelé soupir dans le langage musical dès lors qu’il a la même durée que la note noire. Le voyage s’immobilise – en petits formats et planches contacts –, capture le mystère, tendu comme du velours sur du papier coton.


Du coton au crochet, c’est le pas franchi par l’artiste textile Reiny Rizzi, dont les créatures, de mailles en fils, majoritairement roses, géantes, bizarres, organiques, terminent en suspension la lente gestation des émotions qui les ont nourries.


Southern reste accessible jusqu’au 22 avril – galerie Fellner contemporary, 2a Rue Wiltheim, Luxembourg, tél.: 621.36.48.12.

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