• Marie-Anne Lorgé

Autres contrées

Dernière mise à jour : 17 mai

En seulement 3 lettres, une consonne et deux voyelles, mai, c’est quand «Tout parle et tout écoute et tout aime à la fois» (Victor Hugo).


Et dans «tout», l’air est doux. Et l’arbre est un alphabet premier. Les créateurs et autres arpenteurs le savent bien, qui y font bourgeonner leurs plus belles conjugaisons.



En tous cas, l’arbre de la plasticienne Manuella Piron (Manu) – rencontrée dans «La maison des artistes», grange-galerie jouxtant le magnifique château du Faing à Jamoigne (qui ne se visite pas mais qui n’en reste pas moins une carte postale à immortaliser lors d’une excursion en cette bellisime région qu’est la Gaume) –-, cet arbre-là, dis-je, bien que raconté en lignes aussi économes que noires, n’est pas mort (photo ci-dessus). Parce que le noir active le blanc. Et qu’entre le noir et le blanc s’ouvre un espace germinatif.


Dès lors, avec Manu, qui capte l’esprit des choses, c’est tout un printemps éclos du carbone – en l’occurrence, non pas du fusain mais de la gravure – et c’est une invitation au ressourcement, l’arbre, être individuel, devenant par le noir un lieu où… être. Et se reposer, se rassembler aussi.


Manuella Piron expose aux cotés de l’univers minéral de Rudy Maquet, des céramiques de Pierre et de Fanny Maîtrejean, du bois de Pierre Rossignon et des peintures de Sandra Maquet et de Carine Carlier, jusqu’au 26 mai (mercredi, vendredi, samedi et dimanche de 16.00 à 19.00h, le 26 mai, jeudi de l’Ascension, de 10.00 à 19.00h).


Sinon, mai, c’est un mois nomade. Idéal pour une autre rencontre essentielle. Avec le poète et anthropologue Habib Tengour, l’un des grands poètes maghrébins de langue française – qui vit entre Paris, Constantine et Mostaganem où il est né en 1947. Pour le coup, ça se passe à Luxembourg, à l’abbaye de Neumünster (ou neimënster), salle Edmond Dune, ce mardi 17 mai, à 19.00h.



Lors de cet événement – organisé par le Printemps des Poètes Luxembourg –, Habib Tengour présentera son travail mené un mois durant en résidence à l’abbaye, travail sur un ensemble de textes des années 2019-2022, repris et mis en forme dans une sorte de dérive imaginaire et une quête des mots justes.


Au programme de la soirée, lecture des nouveaux textes du poète précédée par l’exposé du professeur-chercheur et critique littéraire Franck Colotte sur le nomadisme littéraire de ce grand auteur francophone «égaré en limite des deux mondes», qui «s’exprime tant en prose que par le poème et dont l’écriture oscille entre surréalisme et souffle lyrico-épique de la tradition poétique arabe».


C’est entrée gratuite. Et je gage que c’est inconditionnellement inscrit dans votre agenda.


Et puisqu’on en est au bain de lettres, voici encore 3 rendez-vous passeurs de vers et de contrées.


Le premier a lieu à Paris. A la Maison de la Poésie (installée dans le Passage Molière, au157 rue Saint-Martin, Paris 3e). Là, le 23 mai, à 20.00h, soirée consacrée à l’une des grandes voix de la littérature francophone, Anise Koltz: «Chargée de refus, de péchés dévorants, passeuse de contrées et de civilisations lointaines, notamment logées sur les berges du Nil, elle [Anise Koltz] dissèque un monde détraqué dans lequel oiseaux funestes et consciences écorchées sont traversés de sourdes révoltes».


Pour cette soirée, le metteur en scène luxembourgeois Fábio Godinho fera donc retentir la force de l’écriture d’Anise Koltz (née en 1928 à Luxembourg) en mêlant lecture (par Clara Hertz), archives et création musicale (par Jorge Moura). Infos/réserv.: accueil@maisondelapoesieparis.com, tél.: 00.33.1.44.54.53. 00.


Cette soirée est organisée dans le cadre de la Périphérie du 39e Marché de la poésie qui, lui, a lieu du 8 au 12 juin Place Saint-Sulpice, Paris 6e, et où le Luxembourg est invité d’honneur.


Sinon, deuxième rendez-vous, plus près de chez nous, à Mont-Saint-Martin (F), c’est à Aimé Césaire, fondateur et représentant majeur du mouvement littéraire de la négritude, que l’on rend hommage sous la forme d’une fresque réalisée, dans Parc municipal Frédéric Brigidi, par Nicolas Venzi: «C’est quoi une vie d’homme? C’est le combat de l’ombre et de la lumière…».


L’inauguration de cette œuvre, programmée le samedi 21 mai, à 16.00h, raccord avec les commémorations de la mémoire de l’esclavage 2022, est suivie, à 18.00h, par Ces aires de négritude, un spectacle de lecture expressive (texte, musique, danse), le tout sous la coordination de CO.Productions. Dans la foulée, à 20.30h, autre très beau spectacle, à savoir Perles de liberté de Sophie Clerfayt, sur l'esclavage au Brésil. Entrée libre.


Tout poète, essayiste et dramaturge qu’il soit, Aimé Césaire (1913-2008), anticolonialiste résolu, a mené en parallèle une carrière politique.


Et c’est tout parallèlement que je signale la 7e édition de la «Nuit des idées», ouverte à tous les désireux de célébrer ensemble la libre circulation de la pensée. A toux ceux, déjà, que l’avenir de l’Europe interroge. Quand? Le 20 mai, dès 19.00h. Où? A l’abbaye de Neumünster.


«Les questionnements sur l’avenir de l’Europe sont de plus en plus présents dans le quotidien de ses citoyens, que ce soit sur la position que doit prendre l’Union européenne dans le monde, la définition de sa démocratie ou encore sur l’avenir climatique et énergétique laissé aux générations futures». L’Institut Pierre Werner et l’Institut français du Luxembourg invitent donc le public à venir poser ses questions et à débattre de ses sujets avec des experts venus de France, d’Allemagne et du Luxembourg (avec, dans le désordre, répartis autour de trois tables rondes, Marc Angel, député européen, Claude-France Arnould, conseillère à l’IFRI, Rolf-Dieter Krause, journaliste allemand, Vincent Couronne, directeur de la publication des Surligneurs, Tania Racho, juge-assesseure à la Cour nationale du droit d'asile, Sophie Pornschlegel, analyste politique à l’European Policy Centre,Tilly Metz, députée européenne, et Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergie de l'Institut Jacques Delors).


En allemand et français avec traduction simultanée, puis en français et anglais. Infos et inscription sur https://www.ipw.lu.



Mon troisième et dernier rendez-vous se trame à Dudelange, dans un lieu singulier, une ferme déguisée en galerie. Précisément, la galerie 39. C’est là que l’artiste plasticienne luxembourgeoise Sandrine Ronvaux mène son enquête… quant aux secrets de fabrication de la chose littéraire. Quant à cela, d’abord, ô combien mystérieux, qui fait que celui-ci/ celle-là devient auteur/ autrice. Mais, bon sang, d’où ça vient – d’une émotion, d’une réaction, d’une lecture, d’une hérédité? Et comment ça vient – à l’encre ou à la machine, en pied, en noir, en ellipse, en décalé, en torrent, en succinct, en document, au vitriol, dans l’épure, le réalisme ou la fiction?


Transposer la littérature en tableau, voilà qui est original. En même temps, depuis le calligramme d’Apollinaire ou les pages sous mescaline d’Henri Michaux, la pratique de l’écriture et le dessin se sont souvent conjugués. En tout cas, avec Sandrine, la démarche est tout autre, le résultat aussi, qui s’intitule Ceci n’est pas un roman et qui est une collection d’icônes, de signes ou de pictogrammes pyrogravés/ agencés sur des panneaux de bois, autant de petits et grands formats à l’allure de rébus. Sauf que l’enjeu de ce projet visuel n’est pas le déchiffrement d’une phrase mais de révéler «l’essence de l’auteur, ses préoccupations et les sujets qui l’animent en ayant recours à une cartographie où le mot devient symbole».


Six auteurs de la scène littéraire luxembourgeoise – Romain Butti, Gast Groeber, Tullio Forgiarini, Claudine Muno, Nathalie Ronvaux et Ian de Toffoli – sont ainsi investigués, analysés, scrutés par l’imagination graphique de Sandrine, qui s'avoue ainsi grande lectrice, et qui, pour nous éclairer dans sa mosaïque de portraits hiéroglyphiques, a inventé un système d'écriture figurative qu’elle a compilé/consigné dans un petit guide «mode d’emploi» qui se feuillette… comme un livre à colorier.


Aussi inédit que plaisant, Ceci n’est pas un roman comprend également quelques aquarelles (sur papier collé sur bloc de bois) et un lot de pyrogravures 40 x 40 cm, toujours sur bois et toujours avec technique de substitution d’un mot par son image, où, aussi muet qu’efficace, et désarmant, flotte Etre différent, un tableautin où 36 petits poissons noirs serrés comme des sardines obéissent dans le même sens, sauf un, tout blanc (photo ci-dessus).


Infos:

Galerie39, 39 rue de Hellange, Dudelange: Ceci n’est pas un roman – ADN & ingrédients d’auteurs, de Sandrine Ronvaux, jusqu’au 22 mai, samedi et dimanche de 15.00 à 18.00h – www.galerie39.lu

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